Six résolutions pour l’avenir

Chroniques de la Trumpélie du Sud en Legaultélie

 

En temps normal, autrefois, naguère, je serais rentrée aujourd’hui de la Trumpélie du Sud. Au cours des huit dernières semaines, j’aurais pris prétexte des grands événements ou des anecdotes de la vie quotidienne pour jeter un regard tantôt tendre, tantôt critique et parfois même incrédule sur la culture américaine.

Mais voilà, le coronavirus en a décidé autrement, et j’ai pris sagement et précocement la route du Nord. Depuis, et malgré mes efforts, je n’ai trouvé rien d’autre que vous-savez-quoi comme sujet pour mes chroniques. De même, je n’ai trouvé rien de mieux que l’humour comme approche, tous mes ex-psys vous diront que c’est mon moyen de défense préféré.

Il n’en reste pas moins que mon beat, comme disent les journalistes, c’est la Trumpélie, pas la Legaultélie. Cette dernière est assez bien nantie merci en chroniqueurs, blogueurs, donneurs d’opinions, influenceurs et autres grandes gueules. Et puis, misère, il se dit tant de choses sur cette bibitte qui vient de squatter l’humanité que je ne vois pas bien ce que je pourrais ajouter aux trounoirillions de lignes écrites sur le sujet.

C’est pourquoi, fidèle à l’habitude que j’ai prise ces dernières semaines, je vous laisse en guide d’au revoir ma dernière liste de la saison 2019-2020.

L’expérience du confinement m’a  permis de prendre des résolutions fermes pour l’avenir, quel qu’il soit, l’important étant qu’on en ait un. Voici donc trois choses que je veux être et trois choses que je ne veux pas être.

***

Mon chien Roméo aimait l’océan à la folie. Il se précipitait dans les vagues trois fois hautes comme lui, avalait avec délectation de grandes lampées d’eau salée qu’il s’empressait de dégobiller sitôt remonté en voiture et pourchassait les goélands avec la ténacité d’une blogueuse à la recherche d’un public. De retour au Québec, il s’est mis à arpenter ventre à terre le lac gelé, puis à patauger dans la bouette laissée par la lente fonte des neiges. Il n’attache aucune connotation affective au fait qu’il neige encore le 8 mai.  Il juge qu’un museau égratigné vaut bien le plaisir de harceler un chat. Il a de l’amour, de l’exercice et des croquettes. Il est heureux.

Je veux être comme Roméo.

Version 2

Roméo.

L’auteur autrichien Stefan Zweig a beaucoup écrit, a beaucoup voyagé et a eu beaucoup d’amis. Mais il est né au mauvais moment, puisqu’il a connu deux guerres. Dans l’intervalle, lui qui est juif, il s’enfuit à Londres pour échapper au régime nazi. Il se voit vieillir et cela ne lui dit rien qui vaille. Il observe l’humanité et il se décourage. En 1942, il perd espoir et avale toute sa bouteille de somnifères.

Je ne veux pas être comme Stefan Zweig.

 

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Stefan Zweig.


 

«Quand je n’ai pas de bleu, je mets du rouge.» Picasso a-t-il lui aussi peint en confinement et attendu trop longtemps une commande par internet? Sa phrase est sans doute devenue célèbre parce que sa désarmante simplicité cogne aussi fort au propre qu’au figuré.

Je veux être comme Picasso.

Picasso

Pablo Picasso.

 

Comme un peu tout le monde, je suis excédée. J’ai des fourmis dans les jambes, les contradictions du gouvernement me hérissent et je n’ai toujours pas compris comment on peut changer la couche d’un trottineur très vigoureux à deux mètres de distance. Néanmoins…

Je ne veux pas être comme ce manifestant.

antilockdown


 

Depuis le début du confinement, j’ai passé des heures et des heures à élaguer dans mes rangements: vêtements, souvenirs, livres, dossiers. J’ai jeté, donné, recyclé, brûlé. Mais pas encore assez. Leonard Cohen a écrit pas moins de 80 couplets pour sa chanson «Hallelujah». Il en a conservé quatre.

Je veux être comme Leonard Cohen.

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Leonard Cohen.

 

La délation au lieu de la compassion, la docilité au lieu de la lucidité, la hargne au lieu de la réflexion.

Je ne veux pas être comme cette vieille dame, à la marque des 2:30 de la vidéo présentée ici.

Police


 

Luc Bédard a lui aussi beaucoup surveillé l’humanité pendant le confinement, surtout celle qui est payée pour nous surveiller. Il en a tiré cinq portraits. Je veux être le dernier…

Bonjour, belle dame du Sud du Nord,

Vous ai-je avoué que vos récentes chroniques sous forme de listes m’ont impressionné à un point que je fus tenté d’en faire autant mais me suis aussitôt senti comme la grenouille voulant devenir, etc., etc., en tout cas y’a un bœuf dans cette fable et ça finit mal?

Qu’à cela ne tienne, je me suis laissé inspirer un peu quand même. Ma formation en étant cependant une de (mauvais) psychologue et non d’écriveux, je me contenterai de quelques portraits de personnages qui ont en commun d’avoir été investis par la pandémie, à leur corps généralement défendant, d’une sorte de pouvoir. Ils ou elles travaillent dans des épiceries, hôpitaux, pharmacies, ou des services vraiment essentiels comme la SAQ, et ont pour fonction de faire respecter la distanciation sociale et tout ce qui s’ensuit.

Ne me prenant pas pour une bouteille de seven-up dégazéifiée, je me permettrai de coiffer cette galerie de personnages du titre «Les caractériels», m’inspirant bien sûr du dude La Bruyère, qui avait évidemment nettement moins de talent que moi, le nono.

Les caractériels, par Luc de la Bédardière

 

Le sous-fifre frustré

Aussi connu sous divers synonymes, comme «aspirant SS né trop tard», «boss des bécosses» ou «bec-sec», ce personnage a toujours rêvé d’être polisse (sic), gardien de prison ou, faute de mieux, «gérant-associé» d’un walmart, mais s’est toujours vu ravaler au ras des pâquerettes en attendant de se trouver dessous. Promu détenteur d’une autorité inespérée, on le voit, armé d’une baguette dont il voudrait bien qu’elle se transforme en cravache ou en taser, diriger une file d’attente avec de grands moulinets et des AVANCEZ! RECULEZ! N’APPROCHEZ PAS! d’une virilité qui transcende les genres, lesquels n’ont qu’à bien se tenir. Terrifiant.

L’obsessionnel

Ce tempérament caractérise les ceusses qui avaient déjà de la misère, dans la vie, avec l’ambiguïté, l’incertitude ou toute autre forme d’affaire pas claire ou peu s’en faut. Armé d’un galon à mesurer précis au nanomètre près et d’une horloge atomique, il s’assure du respect maniaque du deux mètres et des vingt secondes tels que proprement distanciés, et voit par la même occasion à ce que les flèches sur le sol soient suivies dans l’exact sens qu’elles indiquent, même si elles vous mènent directement à la porte ouvrant sur le précipice dont tout  le monde sait qu’il a été creusé en laboratoire par les Chinois. Qu’importe qu’on n’aille nulle part, on va y aller précisément. 

L’IMPAVID-19

Ce personnage pourrait, à première vue, passer pour un être humain ordinaire. Tant qu’il ne parle pas. Car c’est au son de sa voix qu’il trahit immanquablement son inénarrable absence de tout atome de ce qui pourrait ressembler à une quelconque sensibilité. En fait, il avait tout d’abord été conçu pour être absolument muet, mais les règles de distanciation sociale ont obligé ses concepteurs à le doter d’une voix synthétique qui répète inlassablement et sans intonation aucune la même phrase. On l’entendra ainsi ânonner PAS D’ACCOMPAGNATEUR – PAS D’ACCOMPAGNATEUR – PAS D’ACCOMPAGNATEUR à l’entrée d’un hôpital, d’une résidence pour personnes âgées ou, suite logique, d’un salon funéraire près de chez vous.

L’insécure

Ce personnage n’avait jamais, au grand jamais, cherché à acquérir quelque pouvoir que ce soit , où que ce soit et sous quelque forme que ce soit. On le distingue par son regard perpétuellement hagard, sa recherche compulsive d’une porte de sortie ou même simplement d’une craque dans le mur où disparaître une fois pour toute dans l’interstice séparant deux atomes. C’est d’une voix terrifiée qu’il vous prie, vous supplie en fait, de vous laver les mains et de prendre un panier qu’il vient de désinfecter en s’en excusant bien bas. Vivement le retour d’une sorte de normalité qui le dispenserait enfin de paraître exister.

La normale ben correcte

En fait, cette catégorie regroupe l’immense majorité des gens appelés à diriger tant bien que mal la circulation des distanciés en ces temps pandémiques. Attentionnée, humaine, ferme sans être rigide, souriante sans avoir l’air de rire de vous, vous invitant d’une voix gentille et avec égards à procéder aux obligatoires ablutions d’à peu près vingt secondes sans exagérer dans un sens ou dans l’autre, cette personne est, en somme, normale. Elle ne fait pas d’histoire et conséquemment, n’en inspire pas non plus. Les gens normaux, heureux, gentils mais pas trop n’ayant en effet jamais intéressé personne, elle ne nous intéressera donc pas non plus. C’est plate de même et merci, belle dame du Sud du Nord, de m’avoir laissé sévir comme un misérable microbe dans votre admirable blogue.

Luc Bédard

 

 

 

 

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Un commentaire pour Six résolutions pour l’avenir

  1. Anonyme dit :

    Excellent, tous les deux.
    MC, de plus en plus paisible.
    Sylvie

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