La tentation

Chroniques de la Trumpélie du Sud en Legaultélie

 

Son charme est incontestable. Son aura a des reflets d’ambre ou de pourpre. Si proche et si loin… Vous n’auriez qu’à ouvrir la porte…

Mais vous n’êtes pas ce type de personne. Vous réservez d’habitude ce genre d’aventure à vos vacances à Playa Tequila ou au lendemain de Noël. Vous ne voulez pas tricher. Tant de choses, déjà, foutent le camp dans votre vie: vous portez les chaussettes dépareillées qui croupissaient au fond de votre tiroir; vous ne vous êtes pas brossé les dents de la journée et vous ne vous en portez pas plus mal; c’est la troisième fois cette semaine que vous regardez La mélodie du bonheur; vous vous rendez compte qu’il n’y a pas tant de gens qui vous manquent vraiment, en fin de compte.

Et si j’en prenais l’habitude, vous interrogez-vous. Dites-vous qu’il y a des gens, en ce moment même sur la planète, qui fabriquent des figurines en poils de chat, qui classent leur mousse de nombril par couleur ou qui font des puzzles tout blancs de 4000 pièces.

Japanese-cat-hair-figurines2016_Warehouse-Belly-Button-Lint-001-2-1024x683

 

Cela pourrait vous mener à la détente, à l’indolence, voire au sommeil. Rassurez-vous, c’est une réaction normale après le plaisir. Une réaction normale qui ne s’opposera pas à votre devoir civique si vous placez votre rendez-vous à 13h45, lorsque Legault, Arruda et McCann commencent à répondre aux questions en anglais.

Le fruit défendu vous travaille le corps. Vous n’auriez qu’un geste à faire. Laisser sa chaleur vous envahir, s’insinuer en vous, se répandre dans toutes vos veines. Pourquoi attendre encore quelques heures? Qui sait où nous en serons à l’heure du souper? Que nous reste-t-il sinon l’instant présent?

Un conseil de prudence s’impose cependant: prenez soin de fermer vos rideaux. L’heure est à la délation. La foule a le jugement facile. L’obéissance a la cote. Un snowbird enfermé dans sa roulotte qui doit purger sa peine de deux semaines pour avoir passé trois mois au soleil pendant que le reste du Québec s’enfargeait dans les congères pourrait lui-même se retrouver en manque, vous surprendre en flagrant délit et vous dénoncer. Car il n’y a qu’un pas entre le plaisir des sens et les rassemblements honteux. Un peu plus et vous pourriez en venir à taponner sans vergogne des cannes de tomates en dés chez Métro.

«Je résiste à tout sauf à la tentation», disait Oscar Wilde. Vous savez bien que tôt ou tard, vous allez flancher. Car outre le snowbird dont j’ai parlé plus haut, celui-là même qui perd son bronzage dans un camping de Lévis, qui pourrait être témoin de votre dépravation? Vous n’avez qu’à vous assurer que vous avez bien mis fin à votre dernier appel FaceTime. Et si par malheur cet appel mal interrompu vous exposait à votre boss que le télétravail empêche de bosser en paix, demandez-vous un peu ce qu’il portait, lui, sous le bureau? Mmmm? Du linge mou? Un tutu? Rien pantoute? Pire?

Après, enhardi par cette première transgression, vous pourriez devenir sentimental, créatif, voire un peu poète. On sait bien, du reste, que les poètes ont de tout temps abusé ignoblement de la chose. Bien sûr, vous ne prendrez aucun risque et vous demeurerez le bon petit soldat que vous êtes depuis le début.

Mais, qui sait, votre esprit pourrait s’envoler au-delà de cet hiver qui n’en finit plus et prendre son essor au-dessus des tas de neige noire qui seront encore là quand le pic sera passé. Il pourrait suivre les outardes parce que c’est une des dernières choses qui ont encore l’air de marcher dans la nature. Vous pourriez demander plus, demander moins, demander mieux. Vous pourriez même rêver d’une vie où l’on n’aurait plus besoin des magasins à une piasse pour donner un rush au pauvre monde.

Alors, allez-y donc, prenez-le donc votre verre de vin le midi.

 

Le mot de la pas fine

Le mot de la pas fine, cette semaine, c’est un mot de poète, le poète Guillaume Apollinaire:

«Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente»

 

 


Bonjour, belle dame du Sud du Nord,

La journée de mardi avait pourtant bien commencé. Je m’étais promis de ne pas boire avant 17h00. Bon, peut-être 16h30, ou 16h00. En tout cas, 15h00, c’était ma dernière offre.

Tout ragaillardi par cette audacieuse résolution, j’enfile mes souliers de marche préférés… et te me voilà-t-il pas que cette journée à peine commencée me niaise déjà: une fissure dans le cuir dudit soulier. Dans un réflexe antécovidien, je me dis bah, facile à réparer sans doute, suffit de me rendre au village où ma cordonnière préférée te me recoudra ça rien que sur une. Mais la réalité de me gifler aussitôt: de cordonnière, y en a pas. Elle est sur «pause», comme le printemps, les bistrots et le bonheur.

Enfilant une paire de chaussures de rechange – j’en ai stocké 600 en prévision de -, j’entreprends ma balade du matin pendant qu’en moi s’agitent de sombres pensées. Je coule un regard vaguement dégoûté sur le paysage de mon coin de la Dystopie du nord et constate qu’il se décline encore dans des tons de blanc sale et de gris mal blanchi. J’envie les Montréalais, à peine 70 km plus au sud où je n’ai plus le droit de me rendre, qui peuvent battre la semelle sur du bitume sec comme un coup de matraque, admirant les terrasses vides où, à une autre époque, grouillait dans une promiscuité obscène une humanité déjà décadente.

Je pense distanciation sociale, fissure, que dis-je? cratère entre les générations, les nations et même les MRC, la vôtre reniant maintenant la mienne située à peine plus au nord. Je pense aux postillons forcés de franchir deux mètres et plus pour aller se poser, la plupart finissant à la rue. Je pense aux spermatozoïdes bloqués aux frontières d’amours déjà vacillantes et maintenant confinées dans son chacun sa télé et pas ce soir chéri, c’est le point de presse.

J’en étais là de mon spleen matinal quand je l’ai vue: la fissure, la vraie. Celle du lac tout près de chez moi. M’est revenue alors en tête la phrase de Leonard Cohen, notre Canadian anglais à nous, où il parlait de la lumière qui finissait toujours par pénétrer à travers «a crack in the wall»  ou kekchose comme. Ça m’a achevé. Cette craque dans le lac irait s’agrandissant, et la lumière y deviendrait de plus en plus vive et persistante à mesure que s’allongeraient les jours. Et j’y verrais de plus en plus clair et de plus en plus longtemps. Shit.

Je prendrais de plus en plus conscience de la fragilité de l’humanité mondialisante et autodestructrice. Je me rendrais compte qu’il y aurait un après et que cet après ne le serait qu’en attendant le prochain virus, cataclysme ou astéroïde égaré. J’avais jusqu’ici vécu dans une bienheureuse imbécillité, rarement altérée par d’importuns moments de lucidité où je me rendais bien compte qu’on fonçait dans le mur et que tout disparaîtrait mais bof, tant que je pouvais écouter La Poule aux œufs d’or, The Price is Right et les reprises des Belles histoires des pays d’en haut, y avait moyen de dormir.

Cette lumière aveuglante venue du lac, je la détestais déjà. Je suis rentré chez nous et ai attaqué mon vin du midi. Après quelques verres, la béatitude est revenue. J’ai trinqué avec l’avenir, et d’une grande poignée de coudes un peu trop souvent levés, nous avons chanté ensemble: ça va bien aller!

Luc Bédard, votre voisin du nord du Nord

 

ice_frozen_crack_cracked_frozen_lake-1397894.jpg!d

 

 

Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour La tentation

  1. Sylvie dit :

    Super!

  2. Anonyme dit :

    Bon de vous lire au temps du coronavirus…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s