Les sirènes qui ne veulent pas mourir

Après mon billet sur les corps imaginaires, lisez ce que dit Luc Bédard sur les corps recomposés, dans la lettre qu’il m’a envoyée en réaction à ma chronique du 31 janvier dernier


 

 

Avant Disney World, avant Sea World, avant Universal, il y avait en Floride les sirènes de Weeki Wachee Springs State Park, près de Tampa.

 

Elles ont failli disparaître à plusieurs reprises, mais elles ont surmonté toutes les vicissitudes.

Trois fois par jour, 365 jours par année, elles appliquent leur maquillage waterproof, enfilent leur longue queue iridescente et plongent dans un boyau interminable pour gagner le bassin alimenté par une source de la rivière Weeki Wachee. Elles se retrouvent alors devant la vitre qui les sépare du monde terrestre et du public assis dans les gradins.

Là, pendant trente minutes, elles pirouettent et virevoltent comme autant de petites Sylvie Fréchette trumpéliennes, s’approvisionnant en air sporadiquement au moyen d’un long tuyau. Leurs sourires sont éclatants, leurs longues chevelures flottent au gré du courant et leurs petits soutien-gorges en forme de coquillages ne se détachent jamais.

Entre les spectacles, du matin jusqu’au soir, elles astiquent le décor sous-marin, reprisent leurs costumes et balaient les déchets laissés par les touristes dans le reste du parc thématique.

Pour dix dollars l’heure.

Et pourtant, les sirènes retraitées parlent de leur carrière sous-marine avec des larmes salées dans les yeux et retournent dans le bassin pour le fun, toutes bédaines dehors, afin de renouer avec la magie. Les aspirantes, elles, font des nageoires et des mains pour pénétrer dans ce cercle fermé d’êtres mythiques. Même si les auditions sont si exigeantes que la comparaison avec une athlète olympique prend tout son sens. Même si l’eau est froide. Même si la formation dure un an. Même si elles sont conscientes de participer à un spectacle qui se classe probablement parmi le top 10 mondial du kitsch.

Si vous avez un abonnement à Amazon Prime, vous pouvez visionner ici un intéressant  court-métrage documentaire sur le sujet:

https://www.amazon.com/Spring-Delaney-Buffett/dp/B076HWCRP1?creativeASIN=B076HWCRP1&linkCode=w61&imprToken=juxNq7dX6de-mIBsDH1K2w&slotNum=3&ascsubtag=%5B%5Dc2%5Bp%5Dcjbgwrtgs003uulyejfxp7b5v%5Bi%5DvUbNZ4%5Bd%5DD%5Bz%5Dm%5Bt%5Dw%5Br%5Dgoogle.com&tag=thecutonsite-20

La troupe du Weeki Wachee Springs State Park compte quelques garçons, aussi motivés que les filles. Ils jouent le rôle de princes. Car comme il n’existe pas de Beyoncé sans Jay-Z, de Sophie sans Justin, de Melania sans… Louboutin, il n’existe pas de sirène sans un prince.

Les théories ne manquent pas pour expliquer le pouvoir d’attraction que la Trumpélie du Sud continue d’exercer sur le touriste. Pour ma part, je postule que la Floride plaît non pas seulement en raison du climat, des plages et de la Key lime pie, mais bien parce qu’on y trouve toujours plus vieux que soi, plus mal en point que soi et, surtout, plus quétaine que soi.

C’est reposant.

 

Un personnage vieux comme le monde

Le concept de créature mi-femme, mi-poisson est certainement l’un des plus répandus dans les mythologies, toutes époques et toutes cultures confondues. Tantôt charmantes, tantôt cruelles, les sirènes fascinent ou terrifient le marin. Elles lui veulent du mal… ou trop de bien pour son bien.

 

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Dans le tableau Les sirènes et Ulysse (1837), le peintre William Etty a représenté les sirènes tentant d’envoûter Ulysse et ses matelots. Elles étaient si irrésistibles que nos aventuriers devaient s’attacher pour s’empêcher d’aller les rejoindre.

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Le café est-il fait avec de l’eau salée? A-t-il un goût d’algues?

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Heille, Disney, la couleur rouge n’est plus visible à compter de trois mètres de profondeur. J’ai appris ça dans un Club Med où j’ai aussi découvert la tequila et… entéka.

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La sirène au destin tragique issue de l’imagination d’Andersen. Une toute petite chose triste assaillie par des hordes de touristes dans le port de Copenhague.

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Tom Hanks et Daryl Hannah dans le film Splash. On dirait bien que l’eau salée n’abîme pas les cheveux des sirènes. Y’en a qui ont toutte.

 

L’une des versions de la légende veut que les sirènes s’amusent et batifolent dans les abimes aquatiques pendant les deux premiers siècles de leur vie, puis qu’elles soient subitement submergées par une infinie mélancolie. La seule manière pour elles de s’extirper de cette profonde dépression sous-marine est de remonter vers la surface, même si cela suppose de traverser les rejets douteux d’un navire de la Carnival Cruise ou d’échouer sur une île de bouteilles d’eau Naya. Là, mal équipées pour la vie terrestre, elles attendent et languissent jusqu’à ce qu’elles se trouvent une raison de vivre.

 

Un chum.

C’est sûr qu’il est difficile de vivre sans quand on gagne 10 $ l’heure.

 

Le mot de la pas fine

Je suis tout à fait consciente d’être habitée par un esprit particulièrement mal tourné, mais je confesse m’être toujours interrogée sur l’aboutissement charnel des idylles mouillées entre sirènes et héros, étant donné l’anatomie de la protagoniste. Je devrais probablement me rassurer puisque même Elisa et son amphibien dans le film The Shape of Water, quoique le problème fût inverse, ont semble-t-il trouvé un moyen de matérialiser leur confluence.

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Bonjour, belle dame du Sud,

Pardonnez-moi tout d’abord pour le mot « belle ». Cette entrée en matière sent son vieux macho pas sudiste mais c’est tout comme. Quant au mot « dame », il participe d’une innommable présomption quant au genre auquel ce dude ose vous épistoler avec ou sans votre consentement. À jeter, ou du moins composter.

Il fut pourtant un temps où il semblait naturel que les messieurs trouvent belles les dames qui auraient peut-être été des messieurs si elles avaient pu mais elles acceptaient leur sort et leur genre comme nous, nordistes, acceptions les neiges qui étaient celles d’antan et on n’y pouvait mais.

Les neiges d’antan se trouvant maintenant on ne sait plus où, l’animal humain regarde la nature du bas des pâquerettes qui n’y poussent plus. Ainsi en est-il du corps ou du genre. L’expression « se faire belle » (pour aller danser, selon une chanson populaire à Jeunesse d’aujourd’hui qui est maintenant avant-avant-hier) se voulait à demi une métaphore. On n’imaginait pas qu’un jour, on se ferait faire belle par les bons soins d’une industrie pharmaceutique omnivore acoquinée, ou vice-versa, à des charcuteurs patentés qui te refont une tronche comme on rase une forêt, sans états d’âme et pour la piastre.

Même les mecs, même jeunes me dit-on, s’y mettent à grands coups d’épilation électrotechnique au laser du chest et d’ailleurs.  Les envie-je ? You bet ! J’en parle comme d’un qui sait ce qui en retourne, moi qui n’ai jamais consenti à avoir la gueule et l’allure générale que j’ai et l’aurais bien retournée chez Amazon, ou du moins accepté de fort bon gré de l’envoyer réparer dans un magasin à rayons. Meuh non. Les gars, sous peine d’avoir l’air de filles et c’était pas un compliment, devaient vivre avec les cartes que leur ADN leur avait distribuées. Ç’a commencé à changer avec les SPAM promettant une augmentation significative de la graine en échange de notre numéro de compte Desjardins – c’était confidentiel, dans le temps, croyez-le ou non. Aujourd’hui, si t’es pas content de ton sexe, on te le change, tiens, ou te me le retravailles ou te me le repeinturlures à neuf, c’est à la tête, si on peut dire, du client ou de la cliente.

Bien sûr, je n’ai pas la nostalgie du temps où hommes et femmes, à quarante ans, en paraissaient soixante-dix en âges constants. Ni de celui où les jeunes filles apprenaient à détester leur sexe, au propre comme au figuré. Mais entre le détester et s’en délester, quelque chose, quelque part, me semble perdu. Vieillis-je ? Bien sûr, et j’en ai l’air, croyez-moi.

Votre ami et serviteur du Nord,

Luc Bédard

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Un commentaire pour Les sirènes qui ne veulent pas mourir

  1. Sylvie Laperrière dit :

    😃

    Sylvie

    >

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