Splendeurs et misères du Cool Whip

Que faire quand vous tentez de minimiser votre apport en sucre, en matières grasses et en produits laitiers, mais que vous éprouvez néanmoins le besoin de goûter quelque chose de doux, frais, léger et décadent?

(Ceci est une question rhétorique qui sert à amener mon sujet. Prière de ne pas m’envoyer vos recettes de smoothies aux cherimoyas biologiques, au yogourt de yak de Mongolie et aux graines de chia de Kamouraska.)

Que fait-on, disais-je? On s’envoie deux cuillerées à soupe combles de Cool Whip lite.

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On obtient ainsi un rush de satisfaction orale non négligeable mais seulement 20 calories, 0,0008 microgrammes de produits laitiers, 1 gramme de lipides, 0 gramme de sodium et 1 gramme de sucre.

Bref, rien pantoute.

Néanmoins, je raffole de ça.

Les deux cuillerées de Cool Whip n’apportent que dalle à notre organisme, mais ne lui enlèvent pas grand-chose non plus. Ce produit s’avère comme qui dirait gastro-neutre.

Le Cool Whip est en effet principalement composé d’air et de quantités infinitésimales de produits chimiques.

(Décidément, le milieu de l’hiver me suggère des chroniques inspirées par l’offre alimentaire en Trumpélie.)

C’est en quelque sorte un état de la matière qui se situe quelque part entre la mousse de bain et le plasma. Je parierais qu’il est propice aux déplacements quantiques des électrons.

Il s’agit fondamentalement d’un non-aliment. D’un anti-aliment, comme on parle d’anti-matière.

Puisque les Américains font la même chose que le reste de la planète, mais en plus big, ils ont atteint avec le Cool Whip des sommets inégalés en matière de création et de commercialisation du vide.

Or le Cool Whip appartient à une famille d’aliments qui fit son apparition au milieu du XXe siècle. Ses cousins sont notamment le Jell-O, les flocons de pommes de terre, le jus d’orange en poudre, les mélanges à gâteau, les slices Kraft, le Pam et le Cheez Whiz. (Notons en passant que tous ces produits sont virtuellement inconnus ailleurs qu’en Amérique du Nord.)

C’est aussi au milieu du XXe siècle que se démocratisèrent le lave-linge automatique, l’aspirateur et la pilule anticonceptionnelle et, en cas de non-observance du traitement, les couches jetables.

Vous me voyez venir?

L’Amérique retrouvait la joie de vivre après les années de guerre. Les familles jouissaient sinon d’une prospérité, au moins d’une aisance, qui permettait à presque tout le monde de s’offrir une voiture pour aller en balade le dimanche. Les lendemain chantaient et les femmes commençaient à vouloir profiter de la vie. Les produits alimentaires «tout faits», avec leurs prix alléchants, leurs emballages colorés et leur commodité, leur offraient la possibilité d’accélérer la préparation des repas tout en leur donnant l’impression d’être au diapason avec l’air du temps.

Ma belle-mère adorée étaient de celles-là. Trente-cinq ans plus tard, malheureusement, les diktats du goût et de la bonne alimentation l’ont ramenée direct à ses fourneaux, car avez-vous déjà trouvé une recette santé à Ricardo qui prenait moins de 25 minutes à préparer?

Le Québec mange mieux et vit plus vieux, mais les femmes (et les hommes, bien entendu), se retrouvent bédaine au poêle de six à sept, après être rentrés du bureau en bécique, pendant que les mioches regardent la version 2.0 de Passe-Partout.

 

***

 

C’était une autre paire de manches dans ma famille. Chez nous, la crème Chantilly, communément appelée crème fouettée, faisait l’objet d’un véritable culte et trônait sur la table des desserts à toutes les grandes occasions. Les succédanés, en vaporisateurs ou en récipients de plastique, s’assimilaient à l’émoticone qui épouse la forme ci-dessous, mais en brun.

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C’était les hommes qui préparaient la crème Chantilly. Je les soupçonne encore d’avoir cru que l’émulsification de la crème ne soit compromise par la survenue des règles. Mes oncles et mon père battaient la crème 35% à la mixette pendant un temps fou, y ajoutaient un kilo de sucre et une tasse de vanille et s’arrêtaient juste avant la formation de beurre. Le critère d’une crème Chantilly réussie? Renverser le bol au bout de ses bras sans que la mixture blanchâtre ne s’effoire sur le prélart de la cuisine.

 

***

 

On ne peut que s’interroger sur le rapport au corps dans une société qui persiste à inventer, à fabriquer et à absorber des aliments vides ou nocifs pour le nourrir.

Et le vide existentiel, celui dont Luc Bédard parle dans la dernière lettre qu’il m’a envoyée et que vous pouvez lire ci-dessous, comment le comble-t-on en Trumpélie? J’ai bien peur que ce ne soit à la manière homéopathique, c’est-à-dire en combattant le mal par le mal. Avec un cocktail de Kardashian, de Fox News et de Marvel Comics.

 


Bonjour, belle dame du Sud

J’espère que vous aurez la bonté de me pardonner mon silence des deux dernières semaines. J’étais occupé à vous haïr, tout en en m’auto-enquiquinant de questions tout aussi angoissantes qu’inutiles sur la vie, le vide dont ma nature a horreur, la vaine vanité et tout ce qui la précède, s’ensuit ou est dedans.

Vous n’ignorez certainement pas, d’ailleurs l’univers entier le sait et me regarde me débattre comme un pauvre hamster –Sisyphe vaguement cocu et, bien sûr, le seul à ne pas le savoir, vous n’ignorez donc pas, dis-je, que je fais partie d’une minorité atteinte de ce qu’on appelle les troubles obsessionnels. Je ne perdrai pas mon temps à expliquer à une normonormative ce qu’il en est, mais disons, pour faire court, que nous, obsessionnels, sommes marqués pour toujours par un doute intérieur que nous passons notre journée à combattre et se reforme dès le lendemain.

Revenons donc, si vous le voulez, à la raison qui m’a fait vous haïr ferme depuis votre chronique du 10 janvier où vous insérâtes, dans le bien nommé «mot de la pas fine», un problème de logique du genre qui fait qu’on se sent con, ou encore plus con, rien qu’en le regardant. Je m’y serais peut-être attaqué, d’autant plus que vous avez, dans un rare geste de pitié, suggéré des réponses. J’allais presque vous en remercier jusqu’à ce que je voie la dernière solution, qui justement n’en était pas une : qu’il n’y ait pas de solution.

C’est peu de dire que je sentis alors le tapis universel glisser sous mes pieds. Je passe ma vie, madame, à tenter de me rassurer, me dire que la vie a un sens et que, pas plus con qu’un autre, je le connais et maîtrise à peu près. Parfois cependant, genre au milieu de la nuit, s’ouvre devant moi le gouffre absolu de l’existence. C’est le néant qui m’interpelle comme les sirènes gardant la porte d’un trou noir ou, si vous préférez, les sorcières de Macbeth m’avisant qu’il ne sortira rien de moi et que je ne m’en sortirai pas.

Se pourrait-il en effet que la vie, en effet, soit aussi vide que le trou entre mes dents qui s’agrandit de jour en jour, conséquence du vieillissement et d’une mâchoire qui s’oriente de plus en plus vers la diversité morphologique, ledit trou me laissant entrevoir de plus en plus sombrement l’absence de lumière au bout du tunnel qui m’aspirera avant même que j’aie le temps de ne le pas voir? La vie, au bout du compte, se résumerait-elle à cette phrase : circulez, il n’y a pas de solution?

Et pourtant, pourtant… Y en a tant qui ne doutent jamais et diable que je les envie. Les militants véganes qui attaquent les boucheries de quartier ne doutent pas. Les anti-choix ne doutent pas, non plus que les Trumpiens en général. Les partisans peu cérébrés des armes, que vous nous présentâtes plus d’une fois pêchant et prêchant sur le pont du haut de leur amoureuse l’AK-47, ne doutent pas, non plus que les climatosceptiques. Tous ces gens, sûrs et certains d’eux-mêmes jusqu’au dernier quark du dernier atome du trognon de leur inconscient, foncent sur la roche et lui font tellement peur qu’il se peut bien qu’elle se décide enfin à ne pas redescendre dans la nuit.

Ils auront enfin gagné, et atteint le sommet de l’inconscience absolue de tous les dangers, de toutes les horreurs, dans l’explosion d’un immense champignon magique qui nous fera enfin entrevoir le sens, le but, la fin, en quelque sorte, de la vie. Et alors, une fois pour toutes, le monde s’éteindra.

Votre tout dévoué pupille du Grand Nord,

Luc Bédard

 

 

 

 

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2 commentaires pour Splendeurs et misères du Cool Whip

  1. Anne-Marie Ayotte dit :

    Dans le même angle de pensées que le Cool Whip, pour plusieurs raisons je dois décider de plus en plus quelles aliments je dois ou ne dois pas ingérer. J’ai appris dernièrement qu’il existait du fromage, appelé du frauxmage. Nous n’y retrouvons sur l’emballage « sans noix, sans gluten, sans soja, sans produits laitiers, sans huile de palme, sans OGM et sans cholestérol ». En fait, tout ce qu’il faut pour une bonne santé. Comment pouvons-nous faire fromage sans rien? Et bien mangé cela ou une feuille de plastique revient au même. Et c’est supposé être plus santé!!!!! Vous dites cela à une adepte incontestée du fromage. Troisième mots appris après maman et papa après ma naissance. On est qu’on s’en va avec tous ces aliments dit « bon pour la santé?

  2. Quelque part dans l’archipel d’Hawaï, un restaurant McDonald, le seul sur la planète, sert encore aujourd’hui des hamburgers faits avec des tranches de Spam grillé. Pendant la seconde guerre, le ravitaillement des troupes américaines en viande fraîche était compliqué. On parachutait des caisses de Spam sur l’archipel et des locaux en interceptaient et en raffollaient. Et ça perdure faut croire. J’ai lu qu’il se consomme encore à ce jour 2,6 boîtes de Spam à la seconde dans le monde. C’est un sketch des Monty Python où il était question de Spam ad nauseam qui a donné son nom anglais aux pourriels.

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