Dystopie albertaine

Suite du blogue du 5 janvier 2018

Mais pourquoi diable les Afro-Américains rejettent-ils le travail d’un artiste engagé et militant comme Mark Cohen? On se dit qu’ils ont bien besoin de tous les alliés possible, non?

La réponse tient en un seul mot : appropriation.

 

L’appropriation culturelle est un concept universitaire originaire des États-Unis selon lequel l’adoption ou l’utilisation d’éléments d’une culture par les membres d’une culture «dominante» serait irrespectueuse et constituerait une forme d’oppression et de spoliation. La culture «minoritaire» se trouverait ainsi dépouillée de son identité, ou réduite à une simple caricature raciste.

– Wikipédia

 

Ben là!

Mark est de bonne foi! Il veut sincèrement contribuer à l’élimination du racisme en Trumpélie! Il ne dérobe rien à personne!

 

– Mark, toi, tu es juif, et il y a quelques années, tu peignais des scènes de l’Holocauste.

– Right.

– Tu as obtenu une certaine reconnaissance avec.

– Right.

– À présent, tu peins des scènes de Black Lives Matter, et tu rencontres des réticences tant chez les Blancs que chez les Afro-Américains.

– Right.

(Je vous l’avais dit, Mark est un homme de peu de mots.)

– Que dirais-tu si un non-juif peignait des scènes de l’Holocauste?

– Je dirais « Be my guest ».

– Comment te sens-tu face aux réserves ou aux critiques formulées à l’égard de tes oeuvres?

– Je les comprends, mais ça ne m’empêchera pas de continuer.

 

Pas simple. J’ai lutté avec le concept d’appropriation depuis qu’il est apparu, et je lutte encore. Après tout, si Picasso ne s’était pas approprié l’esthétique des masques africains, l’art aurait connu un tout autre cheminement au XXe siècle. Et puis, quoi, si moi je trouve que ça me fait bien, des dreads, pourquoi je me priverais d’en porter? Et si je voulais rendre hommage aux Premières Nations et à la fabuleuse beauté de leurs vêtements d’apparat? Il y en a même ces temps-ci pour clamer que la pratique du yoga en Occident constitue une forme d’appropriation culturelle et devrait de ce fait être bannie. (Mais ça, ce doit être une conspiration ourdie par les ramancheux de tout acabit qui verraient alors leur chiffre d’affaires augmenter radicalement.)

 

 

L’appropriation, selon moi, est une conséquence de la mondialisation. Les transports et les communications nous ont ouvert les yeux sur une multitude d’objets et de pratiques. Certaines, telle l’exclusion menstruelle au Népal nous révoltent, mais d’autres en revanche nous émerveillent et étanchent notre soif de beauté, le feng-shui par exemple.

 

MAASAI

 

 

LouisVuitton

Les intentions de Picasso, du dude aux dreads et de Charlebois sont différentes mais probablement pures. Celles de Louis Vuitton dans cette collection inspirée du costume masai traditionnel, par contre, sont un peu plus douteuses. Si c’était simple, tout le monde comprendrait.

 

J’ai fini par me réconcilier avec le concept par une nuit d’insomnie, en me racontant l’histoire suivante.

 

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L’Alberta envahit le Québec

 

Pour s’emparer des riches gisements d’uranium, d’or et de cuivre du Québec, l’Alberta nous envahit. Du soir au lendemain, la culture québécoise est rayée de la carte. L’usage du français, bien entendu, est interdit dès le premier jour, sous peine de châtiments innommables. Les Québécois sont forcés d’aller travailler dans les mines du Nord pour des salaires de misère et dans des conditions affligeantes. Les médias ne diffusent plus que des reprises de Dallas.

Tous les restaurants sont remplacés par des steak houses où il n’y a que trois choix au menu : saignant, médium et bien cuit. Le boulevard René-Lévesque s’appelle désormais le boulevard Stephen Harper. Au centre Bell, les chandails des Glorieux sont remplacés par des portraits du numéro 99, Wayne Gretsky.

Les Québécois doivent se creuser des salles souterraines pour pouvoir réciter à voix basse les contes de Fred Pellerin qu’ils ont appris par cœur. Charlotte Cardin et Ariane Moffatt sont réduites au silence, on ne peut écouter que du Shania Twain en rampant dans les galeries des mines.

Les élites sont étêtées : Ricardo est plongeur dans un steak house, Pierre Lavoie répare les elliptiques dans les gyms réservés aux dirigeants albertains et Pierre Thibault vend des deux par quatre dans un Home Depot. Marie Saint-Pierre ne peut plus dessiner que des chemises de cow-boy. Richard Martineau est forcé de collaborer avec l’envahisseur, ce qu’il s’empresse de faire, épaulé par son épouse.

La résistance est cruellement réprimée, mais chaque génération compte une poignée de héros et d’héroïnes qui tentent au péril de leur vie de réclamer des droits pour la minorité québécoise.

Au bout d’une période interminable, les mentalités évoluent un peu chez l’oppresseur. Un petit groupe d’intellectuels albertains (si cette expression vous paraît contradictoire, rappelez-vous que c’est une fiction que je vous raconte) redécouvrent la culture du peuple asservi et tombent raide en amour avec. Les vlà-ti-pas qui se mettent à porter des ceintures fléchées, à boire du sirop d’érable à la bouteille et à chanter la Danse à Saint-Dilon phonétiquement en se trouvant pas mal hot. Ils se pointent dans les talk-shows en France pour expliquer la lutte héroïque du peuple québécois. Ils rédigent de longues lettres dans les journaux britanniques pour réclamer la justice au nom des Québécois. Ils écrivent même des livres pour retracer notre histoire et ils vendent les droits de tournage à des studios hollywoodiens.

Toute cette agitation attire l’attention sur le sort des Québécois mais aboutit au mieux à des améliorations minimes de nos conditions de vie.

Alors, entre vous et moi, qu’avons-nous envie de dire à cette bande d’Albertains bien pensants?

VOS YEULES.

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C’est ainsi qu’au petit matin, après avoir viraillé toute la nuit, j’avais signé une paix négociée avec le concept d’appropriation.

 

Déjà près de 800 mots au compteur et je ne vous ai même pas parlé de l’autre entité maléfique que j’évoquais la semaine dernière, soit la récupération! Ben coudonc, suite au prochain épisode.

 

Le mot de la pas fine

Pour finir, il me reste deux messages très brefs à livrer à deux femmes que je tiens en haute estime, pour des raisons différentes.

 

À Catherine Deneuve (et à ses 99 autres collègues):

dernier.metro

Ce titre, c’était vraiment à prendre au sens littéral, n’est-ce pas? T’as jamais pris le métro depuis, hein?

 

À Oprah Winfrey :

oprah 2020

Ne. Fais. Pas. Ça.

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5 commentaires pour Dystopie albertaine

  1. Renée Bonneville dit :

    Ouf! Je comprends tes nuits d’insomnie. Je suis pourrrrrrrrrrr la liberté d’expression que ce soit pour les peintres, les écrivains, les poêtes et j’en passe. Depuis hier, ce qui me turlupine le plus c’est la déclaration de ce cher Donald: Haïti et l’Afrique c’est de la Merde. Sidérée est trop faible pour mon indignation. Alors…..je respecte que tu sois outrée par les commentaires disgracieux sur l’oeuvre de ton peintre. L’important est qu’il ait été reconnu par ses pairs et par une certaine critique. J’ai de bons somnifères. On pourrait se rencontrer pour un souper.

  2. Renée Désorcy dit :

    Très bon texte. Mais ton mot de la pas fine, Trop! Hahaha!

  3. Luc Bédard dit :

    Avant de finir de lire ton texte, j’allais justement t’écrire que si je trouve aberrantes les dérives de l’appropriation culturelle, je comprends par ailleurs qu’on puisse être offensé, en tant que minorité opprimée, par la récupération qu’on en fait dans le commerce ou la politique. Tu donnes l’exemple de Louis Vuitton, mais il me venait en tête cette mode détestable des ados avec la fourche de pantalon aux genoux, dont j’ai su récemment qu’il s’agissait d’une récupération de la tenue que portaient vraiment les Noirs dans les prisons américaines à un certain moment. Pour ce qui est de défendre, quand on n’en fait pas partie, les groupes opprimés, je trouve qu’Il faut toujours se garder une petite gêne (en tant que mec qui se dit féministe, j’essaie de ne pas pousser trop loin ma propre admiration de ma propre ouverture à une cause qui n’est pas la mienne et que je suis donc fin), mais le fait de ne pas appartenir à ladite culture n’empêche pas de penser. Et la censure, chu contre.

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