Dystopie albertaine

Suite du blogue du 5 janvier 2018

Mais pourquoi diable les Afro-Américains rejettent-ils le travail d’un artiste engagé et militant comme Mark Cohen? On se dit qu’ils ont bien besoin de tous les alliés possible, non?

La réponse tient en un seul mot : appropriation.

 

L’appropriation culturelle est un concept universitaire originaire des États-Unis selon lequel l’adoption ou l’utilisation d’éléments d’une culture par les membres d’une culture «dominante» serait irrespectueuse et constituerait une forme d’oppression et de spoliation. La culture «minoritaire» se trouverait ainsi dépouillée de son identité, ou réduite à une simple caricature raciste.

– Wikipédia

 

Ben là!

Mark est de bonne foi! Il veut sincèrement contribuer à l’élimination du racisme en Trumpélie! Il ne dérobe rien à personne!

 

– Mark, toi, tu es juif, et il y a quelques années, tu peignais des scènes de l’Holocauste.

– Right.

– Tu as obtenu une certaine reconnaissance avec.

– Right.

– À présent, tu peins des scènes de Black Lives Matter, et tu rencontres des réticences tant chez les Blancs que chez les Afro-Américains.

– Right.

(Je vous l’avais dit, Mark est un homme de peu de mots.)

– Que dirais-tu si un non-juif peignait des scènes de l’Holocauste?

– Je dirais « Be my guest ».

– Comment te sens-tu face aux réserves ou aux critiques formulées à l’égard de tes oeuvres?

– Je les comprends, mais ça ne m’empêchera pas de continuer.

 

Pas simple. J’ai lutté avec le concept d’appropriation depuis qu’il est apparu, et je lutte encore. Après tout, si Picasso ne s’était pas approprié l’esthétique des masques africains, l’art aurait connu un tout autre cheminement au XXe siècle. Et puis, quoi, si moi je trouve que ça me fait bien, des dreads, pourquoi je me priverais d’en porter? Et si je voulais rendre hommage aux Premières Nations et à la fabuleuse beauté de leurs vêtements d’apparat? Il y en a même ces temps-ci pour clamer que la pratique du yoga en Occident constitue une forme d’appropriation culturelle et devrait de ce fait être bannie. (Mais ça, ce doit être une conspiration ourdie par les ramancheux de tout acabit qui verraient alors leur chiffre d’affaires augmenter radicalement.)

 

 

L’appropriation, selon moi, est une conséquence de la mondialisation. Les transports et les communications nous ont ouvert les yeux sur une multitude d’objets et de pratiques. Certaines, telle l’exclusion menstruelle au Népal nous révoltent, mais d’autres en revanche nous émerveillent et étanchent notre soif de beauté, le feng-shui par exemple.

 

MAASAI

 

 

LouisVuitton

Les intentions de Picasso, du dude aux dreads et de Charlebois sont différentes mais probablement pures. Celles de Louis Vuitton dans cette collection inspirée du costume masai traditionnel, par contre, sont un peu plus douteuses. Si c’était simple, tout le monde comprendrait.

 

J’ai fini par me réconcilier avec le concept par une nuit d’insomnie, en me racontant l’histoire suivante.

 

_____________________________________________________________________________

L’Alberta envahit le Québec

 

Pour s’emparer des riches gisements d’uranium, d’or et de cuivre du Québec, l’Alberta nous envahit. Du soir au lendemain, la culture québécoise est rayée de la carte. L’usage du français, bien entendu, est interdit dès le premier jour, sous peine de châtiments innommables. Les Québécois sont forcés d’aller travailler dans les mines du Nord pour des salaires de misère et dans des conditions affligeantes. Les médias ne diffusent plus que des reprises de Dallas.

Tous les restaurants sont remplacés par des steak houses où il n’y a que trois choix au menu : saignant, médium et bien cuit. Le boulevard René-Lévesque s’appelle désormais le boulevard Stephen Harper. Au centre Bell, les chandails des Glorieux sont remplacés par des portraits du numéro 99, Wayne Gretsky.

Les Québécois doivent se creuser des salles souterraines pour pouvoir réciter à voix basse les contes de Fred Pellerin qu’ils ont appris par cœur. Charlotte Cardin et Ariane Moffatt sont réduites au silence, on ne peut écouter que du Shania Twain en rampant dans les galeries des mines.

Les élites sont étêtées : Ricardo est plongeur dans un steak house, Pierre Lavoie répare les elliptiques dans les gyms réservés aux dirigeants albertains et Pierre Thibault vend des deux par quatre dans un Home Depot. Marie Saint-Pierre ne peut plus dessiner que des chemises de cow-boy. Richard Martineau est forcé de collaborer avec l’envahisseur, ce qu’il s’empresse de faire, épaulé par son épouse.

La résistance est cruellement réprimée, mais chaque génération compte une poignée de héros et d’héroïnes qui tentent au péril de leur vie de réclamer des droits pour la minorité québécoise.

Au bout d’une période interminable, les mentalités évoluent un peu chez l’oppresseur. Un petit groupe d’intellectuels albertains (si cette expression vous paraît contradictoire, rappelez-vous que c’est une fiction que je vous raconte) redécouvrent la culture du peuple asservi et tombent raide en amour avec. Les vlà-ti-pas qui se mettent à porter des ceintures fléchées, à boire du sirop d’érable à la bouteille et à chanter la Danse à Saint-Dilon phonétiquement en se trouvant pas mal hot. Ils se pointent dans les talk-shows en France pour expliquer la lutte héroïque du peuple québécois. Ils rédigent de longues lettres dans les journaux britanniques pour réclamer la justice au nom des Québécois. Ils écrivent même des livres pour retracer notre histoire et ils vendent les droits de tournage à des studios hollywoodiens.

Toute cette agitation attire l’attention sur le sort des Québécois mais aboutit au mieux à des améliorations minimes de nos conditions de vie.

Alors, entre vous et moi, qu’avons-nous envie de dire à cette bande d’Albertains bien pensants?

VOS YEULES.

_____________________________________________________________________________

 

C’est ainsi qu’au petit matin, après avoir viraillé toute la nuit, j’avais signé une paix négociée avec le concept d’appropriation.

 

Déjà près de 800 mots au compteur et je ne vous ai même pas parlé de l’autre entité maléfique que j’évoquais la semaine dernière, soit la récupération! Ben coudonc, suite au prochain épisode.

 

Le mot de la pas fine

Pour finir, il me reste deux messages très brefs à livrer à deux femmes que je tiens en haute estime, pour des raisons différentes.

 

À Catherine Deneuve (et à ses 99 autres collègues):

dernier.metro

Ce titre, c’était vraiment à prendre au sens littéral, n’est-ce pas? T’as jamais pris le métro depuis, hein?

 

À Oprah Winfrey :

oprah 2020

Ne. Fais. Pas. Ça.

Publicités
Publié dans Uncategorized | 2 commentaires

Homme enragé, artiste engagé

christmastrash-credit-_jim_juricaÀ présent que les Fêtes ont été balayées par une bombe météorologique, j’aimerais commencer 2018 en déterrant du banc de neige mon dernier sujet de 2017, la censure. Je présentais dans mon texte des exemples de censure appliquée à la nudité en art. Aujourd’hui, je vous ramène au centre d’art que je fréquente pour vous présenter un artiste engagé et la forme de censure dont il a fait l’objet.

 

L’homme qui ne peint pas des timinous

Soixante-treize ans, juif, trois ou quatre mariages, grognon, baveux, farouchement antitrumpiste, prof de gravure et peintre, voici Mark. Il y a six ans que je le côtoie. La première année, il peignait des artichauts et des poivrons. De deux mètres sur trois. La deuxième année, il peignait des figures iconiques de la culture occidentale, comme Jimi Hendrix, Alfred E. Newman ou Albert Einstein. De deux mètres sur trois. La troisième année, il exécutait des portraits de tueurs en série américains. De deux mètres sur trois. La quatrième année, il s’attaquait à des scènes de l’Holocauste, plus particulièrement aux faits et gestes de Amon Göth, le SS qui dirigeait le camp de concentration de Plaszow, en Pologne, celui qui est interprété par Ralph Fiennes dans La liste de Schindler. (Un dude archisympa s’il en fût, comme vous pourrez le constater en vous renseignant davantage sur lui, à condition que vous ayez le cœur assez solide pour lire cet article de Wikipédia jusqu’au bout.)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Amon_Göth

Depuis un peu plus de deux ans, Mark a trouvé sa cause primordiale: Black Lives Matter. Scènes de manifestations et d’affrontements, portraits de victimes, portraits de policiers coupables de brutalité (lire: meurtre), ses oeuvres sont des manifestes visuels en bonne et due forme. Mark peint sans relâche, en très grands formats, dans un style qu’on pourrait qualifier de réaliste contemporain. Même s’il dit se sentir pressé par le temps, il cherche sans cesse à améliorer sa technique, son expressivité et son utilisation de la couleur.

Mark appartient à une classe d’artistes visuels qui compte assez peu de membres de nos jours : les artistes socialement et politiquement engagés. Aucun symbole chez lui : ses images sont claires, nettes et directes. Il ne fait pas dans la dentelle non plus, dans la mesure où il peint à grands traits, au moyen de couleurs appuyées et dans des compositions inspirées du photoreportage.

Un autre cas de censure à mon centre d’art

L’année dernière, Mark a travaillé pendant de longues semaines sur une scène de lynchage. Plutôt que de m’acharner à vous décrire la toile en question, la voici telle quelle, puisqu’une image vaut mille mots.

marion.indiana

Marion, Indiana, 1930 Lynching – «Lynchage à Marion, Indiana, en 1930»
AUX ÉTATS-UNIS, L’INCARCÉRATION MASSIVE EST LA FORME CONTEMPORAINE DU LYNCHAGE.

Ce n’est pas exactement le genre de peinture qu’on achète chez HomeSense pour remplir un espace vide au-dessus du canapé.

Les toiles de Mark sont si grandes et si lourdes de peinture qu’il les laisse agrafées au mur du studio au lieu de les décrocher après chaque séance de travail. Elles sont donc exposées au regard d’autres artistes ou étudiants. Un jour, Mark trouva épinglé à côté de son oeuvre en devenir un bout de papier sur lequel quelqu’un avait inscrit: «Ceci est offensant. Décrochez SVP.» Mark n’en fit rien, bien entendu. Quelques jours plus tard, Mark découvrit, crayonné sur sa toile, le message suivant: «Ce genre de propagande n’a pas sa place ici.» Mark répondit sur une retaille de toile qu’il fixa sur le mur : «Si vous avez besoin de discuter de la question du racisme aux USA, il me fera plaisir de parler avec vous. Sinon, comment osez-vous vandaliser l’oeuvre d’un collègue?»

L’offusqué-e porta plainte à la direction.

Toujours soucieuse de ménager la chèvre et le chou et de ne jamais soulever de vagues, la direction autorisa Mark à laisser sa toile dans le studio mais exigea qu’il la couvre en sortant.

 

Parce que le temps est venu

Quand Mark peignait des people, c’était pour dénoncer le culte de la personnalité en Trumpélie. Quand il peignait des tueurs en série, c’était pour exprimer sa révolte et son dégoût face à la violence de la société américaine et à l’accessibilité des armes à feu. Ai-je besoin d’expliquer les intentions qui l’animaient quand il peignait des scènes de camps de concentration? Quant à ses sympathies pour le mouvement Black Lives Matter, elles émanent d’un humanisme profond et d’une solidarité authentique envers toutes les victimes d’injustice, d’oppression et d’inégalité. Il vomit les politiques de son pays en matière raciale et il dit avoir honte d’être citoyen d’un pays encore profondément raciste. C’est un homme peu loquace qui laisse ses oeuvres parler à sa place, et il me semble qu’elles sont éminemment éloquentes.

Le site web de Mark s’intitule «La question raciale aux États-Unis : 400 ans de lutte pour l’égalité». Je vous invite à y jeter un coup d’oeil :

http://www.marklouiscohen.com

Voici, tiré de son site web mais traduit en français, un extrait de la démarche artistique de Mark :

Red Morgan, un photoreporter hautement estimé et plusieurs fois primé, photographie des Afro-Américains depuis plus de 40 ans. Depuis trois ans, Mark Cohen, lui, crée des toiles de grandes dimensions qui rendent compte de la colère des Afro-Américains que l’on prive de leur dignité et de leurs droits civiques fondamentaux. La question que les œuvres de ces deux artistes semble poser est : «Mais pourquoi deux vieux hommes blancs font-ils ça?» Et la réponse est : parce que le temps est venu pour les artistes de toutes les couleurs de se servir de leur travail pour favoriser la discussion au sujet de l’injustice sociale aux États-Unis.

En regardant une toile de Mark, on est happé : hypnotisé par le regard du psychopathe, étourdi par le bruit et la fureur d’une scène de rue, horrifié par la cruauté des forts envers les faibles. Lors des événements où ses œuvres sont exposées, les gens restent souvent interdits, muets, bouleversés par un message aussi coup-de-poing.

En règle générale, cependant, les Afro-Américains renient sa démarche.

Si vous voulez savoir pourquoi, lisez la prochaine édition de ce blogue, où il sera question de deux entités maléfiques : appropriation et récupération.

The Shining

 

 

 

Publié dans Uncategorized | 1 commentaire

Peau, peau, peaulitique

J’ai appris dernièrement, de la bouche même du professeur de dessin d’après modèle vivant, que les étudiants doivent décrocher leurs travaux des murs à la fin de chaque séance au centre d’art que je fréquente. La direction estime en effet que ces dessins pourraient être offensants ou troublants pour les étudiants, adultes ou enfants, qui suivent d’autres cours d’art dans le même studio.

La censure a toujours existé et existe toujours, quoiqu’on en dise. Elle répond à des critères qui varient selon les époques et les cultures, et elle est essentiellement arbitraire, c’est-à-dire politique, dans tous les sens du terme. Aussi bien dire que contradictions, hypocrisies et incohérences abondent. Particulièrement ici, en Trumpélie. Voyez ces quelques exemples.

Ça passe pas.
Cette oeuvre de Rick Lovell, un bel exemple de dessin d’après modèle vivant, devrait être décrochée des murs à la fin des cours si elle était exécutée au centre d’art que je fréquente. Les modèles sont mal payés. Ils sont rarement jeunes ou beaux, mais ils doivent être assez en forme pour maintenir pendant de longues périodes des pauses exigeantes :

femme grasse

Ça passe. Jennifer Lopez, Kim Kardashian et Beyoncé. Ces photos paraissent à la télévision, dans les magazines et dans Internet sans aucune limitation :bubble-butt-F

 

Ça a toujours passé. Il semble bien que ce tableau de François Boucher n’ait jamais engendré de controverse depuis sa création en 1752. Toutes les générations depuis l’ont aussi trouvé cute. Qu’en serait-il aujourd’hui, sachant que cette Mademoiselle O’Murphy était une des favorites de Louis XV et n’avait que 14 ans quand elle a posé pour le peintre?Courtesy of http://www.galleryofthemasters.com

 

Ça passe pas toujours. Les oeuvres de Jenny Saville, née en 1970,  provoquent souvent une réaction de dégoût chez les spectateurs, tel ce tableau intitulé Portrait du dos humain:

saville

 

Ça a pas passé à Londres. Le musée Leopold, à Vienne, a produit une série d’affiches pour annoncer une exposition organisée en l’honneur du centenaire du peintre autrichien Egon Schiele. Les autorités des transports en commun de Londres et de Hambourg ont trouvé les affiches offensantes et ont refusé de les exposer. Dans un geste particulièrement astucieux, tant du point de vue de la résolution de problème que du point de vue du marketing, les dirigeants du musée ont tout simplement recouvert les parties litigieuses (c’est-à-dire génitales) d’un bandeau portant un slogan très punché :

Schiele

 

Ça a passé à Paris (ben tiens!). Une pub des Galeries Lafayette placardée – malgré quelques protestations – dans le métro de Paris:Lété-vit-plus-fort

 

Ce qui n’a pas passé à Londres. Sans le bandeau, l’oeuvre d’Egon Schiele refusée par les autorités du métro londonien, Fille aux bas orange, 1914

femme bas orange

Comparez à celle-ci:

Ça passe partout. Lady Gaga à son 28e anniversaire.

lady-gaga

 

Ce qui n’a pas passé, bis. Sans censure, une autre des oeuvres de Schiele trop osée pour le métro, Nu masculin assis, 1910.

nu masculin assis 1910

 

Quand on passe à 60 miles à l’heure… sur l’Interstate 95 en Trumpélie du Sud. Cette affiche sourit aux automobilistes depuis 1972!

I95

 

C’est à en perdre son latétin. L’emprise de la censure est illogique, injuste, inculte, mais au fond tellement prévisible. Pour tenter d’y voir clair, je jongle en ce moment avec deux hypothèses:

  1. La censure est plus sévère envers l’art qu’envers la culture populaire. L’art ne ment pas à coup de chirurgie esthétique ou de Photoshop. Il met à nu des corps vrais, avec leurs malheurs, leurs malaises, leurs défauts, leurs défaites. Corollaire: la censure est moins sévère envers le vulgaire qu’envers le beau. Résultat: bubble butt pour bubble butt, nous voyons plus de Kardashian que de Frank Auerbach: https://www.theguardian.com/artanddesign/gallery/2012/nov/13/rca-royal-college-art-birthday-pictures#img-9
  2. La censure est moins sévère envers les corps jeunes, sains et « beaux » (c’est-à-dire ceux qui répondent aux critères de la société actuelle en matière de beauté). Nous voulons tous nous croire éternels. Adieu diversité.

Ainsi, l’annonce du vendeur de tapis serait vraisemblablement censurée si le dude était photographié aujourd’hui :

bailey vieux

Publié dans Uncategorized | 3 commentaires

On ne nie pas la bannière

 

Que seraient les Champs-Élysées sans le drapeau bleu-blanc-rouge ? Que serait une tablette de chocolat au lait sans une croix blanche sur un carré rouge ? Que serait notre Saint-Jean sans le fleurdelysé si joli ? Quant à la bannière étoilée, je postule que les Trumpéliens l’ont hissée, c’est le cas de le dire, au rang de drapeau national le plus répandu, le plus omniprésent qui soit.

puppy

Père Noël, tu peux considérer cette photo comme ma liste de souhaits, mais tu peux laisser faire le drapeau.

 

Dans ma rue en Trumpélie du Sud, le star-spangled banner flotte devant deux maisons sur trois. Le 9 novembre 2016, lendemain des élections présidentielles, ma voisine d’en face, une ardente républicaine, a sorti son plus grand drapeau et l’a tendu devant sa bay window. Elle s’est ensuite agenouillée pour prendre une photo de l’ensemble. La scène, vue de ma perspective, avait quelque chose de délirant et d’inoubliable…

Les Américains clament haut et fort leur patriotisme. (Mais au fait, qu’est-ce au juste que le patriotisme ?) Cependant, je les soupçonne d’aimer plus fort les principaux symboles de leur patrie, soit le drapeau et l’hymne national, que leur pays lui-même, en une sorte de fétichisme que leur président a exacerbé à coup de tweets maniaques quand les joueurs de football afro-américains ont commencé à s’agenouiller pendant le chant suprême.

Grâce à un de mes anciens voisins, un vétéran, qui rentrait religieusement son drapeau tous les soirs, j’ai pris connaissance de la longue série de normes qui régissent l’utilisation et le déploiement du drapeau américain. Pour vous donner une idée, ça ressemble un peu aux règles qui encadraient le maniement des objets pieux dans mon enfance. (À tous les milléniaux qui me lisent, si jamais il y en a : googlez Église catholique, Québec, grande noirceur.) En un mot comme en cent, le drapeau est SACRÉ.

Le plus étonnant, à propos de ces règles, ce n’est pas leur existence. C’est plutôt à quel point elles sont ignorées par une population fervente qui n’a aucune idée des transgressions hilarantes qu’elle commet.

Diane Dufresne - À Part D'ça, J'me Sens Ben - Opéra-cirque-Front

J’imagine que tous les pays édictent des normes relatives au respect du drapeau. Et je suis convaincue qu’elles sont partout aussi joyeusement ignorées. Vous vous rappelez?

 

Voici donc quelques-unes des nombreuses règles en question, accompagnées chacune d’un document visuel probant qui montre à quel point les Trumpéliens peuvent être (choisissez ce que vous préférez croire) : a) ignorants; b) naïfs; c) créatifs; d) délinquants; e) négligents; f) aucune de ces réponses.

(En passant, un grand nombre d’Américains pensent que Born in the USA de Bruce Springsteen est une chanson patriotique et il entonnent le refrain en chœur lors des grands rassemblements, souvent même pour rendre hommage aux anciens combattants. De surcroît, nombre de politiciens l’ont récupérée, au grand dam de the Boss. (Heille! Avez-vous déjà écouté les paroles autres que: born, in, the, USA, coudonc?)

Pour une mise en contexte de la chanson en français :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Born_in_the_U.S.A._(chanson)

Pour les paroles en anglais :

https://www.azlyrics.com/lyrics/brucespringsteen/bornintheusa.html

 

  • Le drapeau ne doit jamais être brodé, imprimé ou reproduit d’une quelque autre façon sur des articles destinés à être jetés après un usage temporaire, tels des coussins, des mouchoirs, des serviettes de table et des boîtes.

papier

 

 

  • Le drapeau ne doit pas être utilisé comme vêtement ou comme une partie d’un costume ou d’un uniforme athlétique.

 

 

bobettes

J’aurais pu être franchement plus descriptive dans mon choix d’illustration, mais le climat est à la pudeur…

 

 

 

  • Le drapeau ne doit jamais être utilisé comme réceptacle pour recevoir, contenir transporter ou livrer quoi que ce soit.

receptacleou…

poubelle

 

 

  • Le drapeau doit être lavé et reprisé lorsque nécessaire. Lorsqu’un drapeau est usé au point de ne plus être apte à servir de symbole de notre pays, il doit être détruit par le feu et ce, d’une manière empreinte de dignité.

usé

 

 

  • Le drapeau doit être hissé prestement et abaissé lentement et cérémonieusement. Il doit flotter seulement entre le lever et le coucher du soleil. S’il est déployé la nuit, il doit être illuminé. Le drapeau ne doit pas non plus être déployé les jours d’intempéries.
meteo

Double jeopardy.

 

  • Le drapeau ne doit jamais toucher à une matière située en dessous de lui, et particulièrement le sol et l’eau,  notamment lors de la descente.

JLG Flag0226.jpg

 

 

  • Le drapeau ne doit jamais être intégré ou associé à un signe, un insigne, une lettre, un mot, une figure, un concept visuel, une image ou un dessin quels qu’ils soient.
Three_Flags

Jasper Johns, Three Flags, 1958. Johns est le père d’une longue lignée d’artistes qui se sont inspirés du drapeau, soit en raison de son design visuellement captivant, soit pour protester contre les politiques nationales.

 

 

 

  • Lorsque l’hymne national est joué ou chanté, les civils doivent se tourner vers le drapeau dès la première note ou, si le drapeau n’est pas déployé, vers la source de la musique, et se tenir à l’attention avec la main droite sur le cœur et ce, jusqu’à la dernière note. Les hommes doivent se découvrir la tête avec la main droite et tenir leur couvre-chef à la hauteur de l’épaule gauche, la main reposant sur le cœur.

Pour faire changement, voici pour cette dernière norme un exemple de patriote qui, lui, a respecté le code à la lettre. (Prenez la peine de cliquer sur le lien YouTube.)

 

En guise de conclusion, reportons-nous à 1969. Nous étions alors en Nixonie, et le président commençait à rapatrier des troupes du Viêt-nam. On entend littéralement les bombes pleuvoir dans l’interprétation la plus sacrilège, délirante, séditieuse, pertinente, historique, inoubliable, virtuose du Star Spangled Banner :

 

 

Publié dans Uncategorized | 4 commentaires

Conte de Noël

 

Un Américain nommé Victor

Thanksgiving. La moitié de la population a envahi autoroutes et aéroports pour aller rendre visite à l’autre moitié. Des millions de dindes ont été enfournées, arrosées, farcies, découpées. Puis tous les voyageurs ont fait le trajet inverse. Les Trumpéliens peuvent désormais se tourner vers leur prochain projet : Noël. D’ailleurs, les décorations sont déjà sorties.

Après les excès de table du week-end, c’est tranquille lundi dix-huit heures dans les allées du marché Publix où je pousse nonchalamment mon chariot en traînant du ronignechou percé et du ouaté informe.

Je dépose tous mes achats sur le tapis roulant de la caisse. La facture s’élève à 80,87 US$. Je me suis un peu gâtée. Outre le papier cul, les oignons et le café, j’ai acheté six roses jaunes (3,99 US$) et un ti-pot de crème hydratante (17,99 US$). Oui, c’est une crème bas de gamme, je ne suis pas Melania Trump, pfff!

J’enfonce la main dans mon sac pour récupérer mon portefeuille. Point de portefeuille. C’est ben sûr : je l’ai laissé sur le guéridon de l’entrée après y avoir repêché une facture cet après-midi. Faudra que je retourne chez moi dans le trafic de l’heure de pointe.

Câliboire.

Je me confonds en excuses auprès du caissier :

– Heu… J’ai laissé mon portefeuille à la maison. Scusez, scusez, scusez. C’est la première fois de ma vie que ça m’arrive.

– C’pas grave, ça arrive tout le temps.

– On fait quoi, là ? Désolée, désolée, désolée.

– Je mets vos emplettes dans un chariot. Vous les récupérerez au comptoir du service à la clientèle.

– OK.

Rembarque dans le char. Les feux rouges sont si longs sur les grands axes qu’on passe plus de temps à attendre qu’à rouler.

Vingt-cinq minutes plus tard, je me retrouve enfin au comptoir du service à la clientèle, carte de crédit à la main.

– C’est OK. C’est payé.

– Pardon ?

– Quelqu’un a payé pour vous.

– Quessé ?

– Le monsieur qui vous suivait dans la file de la caisse a réglé votre facture d’épicerie. Il vous souhaite un joyeux Noël.

On me tend la dite facture.

Ces affaires-là n’arrivent pas dans la vraie vie. En tout cas, pas à moi. On voit ça dans les Hallmark Movies of the Week ou dans les émissions de Chantal Lacroix. Pourtant :

IMG_4207

Je dis au personnel qui commence à se rassembler autour de moi que je suis sans mots. (Pas tant que ça, puisque je le leur dis.) Je pose des questions, redemande qu’on joue la scène. L’eau me coule sous les bras dans mon ouaté informe.

Je ne suis pas la seule à être touchée. L’émotion commence à gagner le personnel. Tout le monde a les yeux dans la graisse de bine.

Sauf que c’est juste trop con. Trop con que ce soit tombé sur la mauvaise personne. Il y a tant d’autres gens, de l’autre côté du boulevard à dix voies, qui auraient besoin de ce coup de pouce pour Noël : les femmes de ménage guatémaltèques qui lavent des planchers enceintes de huit mois en tremblant de peur d’être déportées à tout moment ; les anciens combattants multi-poqués qui quêtent aux sorties d’autoroute ; les crack-heads qui offrent des services sexuels pas très ragoûtants aux abords de la gare de trains ; les mères de famille monoparentales qui cumulent trois jobs au salaire minimum.

Car derrière Mar-a-Lago et les yachts d’oligarques russes, il y a ça aussi en Trumpélie du Sud.

– Le monsieur a écrit son numéro de téléphone au verso de votre facture.

– Pardon ?

– Il dit que vous n’êtes pas obligée de l’appeler. C’est un habitué. C’est un gentleman.

Effectivement, il y a au verso de la facture un numéro de téléphone et un prénom, Victor.

Ah ben, r’garde donc ça.

J’espère qu’il ne flirtait pas.

Ce serait décevant.

J’espère que si.

Ce serait flatteur.

Que faire ?

Deux jours plus tard, je décide d’en avoir le cœur net et de texter au dude. Après tout, il s’attend à quelque chose puisqu’il a laissé ses coordonnées.

On verra bien.

IMG_4213 (1)

 

Traduction :

Moi : Cher Monsieur, Merci pour le geste d’une grande élégance que vous avez fait lundi soir dernier chez Publix. J’étais sans mots. Mais à part ma distraction, je n’ai pas vraiment de problèmes. Certaines personnes auraient bien plus que moi besoin de ce coup de pouce. Alors, soit je vous rembourse, soit je donne 80 $ à la prochaine collecte que Publix organisera pour Noël. Qu’en dites-vous ?

Victor : Il n’y a pas de quoi. S’il vous plaît, donnez au suivant à qui vous jugerez bon. Joyeuses fêtes.

Moi : Vous faites mon Noël. [NdT : Scusez l’anglicisme.] Joyeuses fêtes à vous aussi.

Victor : C’est ça le sens des Fêtes. God bless !

Faque là, si vous n’avez pas votre dose de feel good pour commencer le temps des Fêtes, vous êtes rendus à regarder cette vidéo-ci.

 

 

(Vous vous rappelez le film Joyeux Noël de Christian Carion, sorti en 2005?)

Publié dans Uncategorized | 3 commentaires

Un éléphant, ça Trump énormément

Donald Trump a pris la semaine dernière la première décision avec laquelle je suis d’accord depuis son affligeante accession au pouvoir. En s’appuyant sur des motifs qui ne sont ni clairs ni purs, il a maintenu l’interdiction (instaurée par Obama) de rapporter aux USA les trophées de chasse prélevés en Zambie et au Zimbabwe. Il a tweeté qu’il n’appréciait pas la chasse. Donald Jr. et Eric, ses deux héritiers mâles, ont dû taper fort fort du pied car, eux, ils aiment ça beaucoup beaucoup, ces chers petits trumpinets blonds.

guepard

Deux trumpinets avec un léopard mort.

elephant

Un trumpinet brandissant une queue d’éléphant mort.

bufle

Un trumpinet avec un buffle mort.

Moi non plus, je n’aime pas la chasse, ça nous fait un point en commun à #45 et à moi. Néanmoins, je reconnais qu’il faut être fait fort pour se lever à cinq heure du mat’ en plein mois d’octobre québécois, se hisser tout là-haut dans une cache bringuebalante, y grelotter pendant des heures dans la demi-pénombre humide, à des kilomètres du premier Starbucks. Et si jamais la bête se pointe, il faut viser drette, sinon la cible s’enfonce dans le bois pour aller virer en tartare sans l’intervention de la recette de Ricardo. Il faut avoir enfin les compétences logistiques pour sortir 800 livres de hamburger avec panache de la forêt boréale et les charger dans le trailer qui les transportera de Chibougamau à Montréal. (Je n’ose pas parler de hood de truck.)

Même forme de respect pour les amateurs de chasse à la perdrix, par exemple : dans la bouette jusqu’aux genoux, de la fardoche dans les yeux, à courir après un moineau qui épouse la même couleur que le paysage et à qui l’évolution a conféré la capacité de s’envoler au moindre bruit, j’admets qu’il faut le faire.

Au Québec, en outre, la chasse est strictement contrôlée grâce à un système byzantin de quotas, permis, calendrier, restrictions et exceptions presque aussi complexe à interpréter que les panneaux de stationnement à Westmount. Ce n’est pas, comme on dit, un free for all.

Enfin, ni l’orignal, ni la perdrix ne sont des espèces menacées ou vulnérables.

 

Là où je ne serai pas remarquée par un producteur du canal National Geographic

J’ai eu la chance de séjourner dans cinq camps de safari : trois au Kenya et deux en Afrique du Sud. Je n’ai rencontré dans tous les cas que des gestionnaires soucieux de conservation et de développement local, des guides passionnés de leur métier ainsi que des touristes respectueux et émerveillés.

Les guides vous cueillent avant l’aurore et hop ! vous transbahutent dans des jeeps d’avant-guerre sur des routes qui feront tantôt le pain et le beurre de votre orthopédiste. La plupart du temps, ça ne tarde pas avant qu’on ne fasse une première rencontre. Des girafes à la queue leu leu traversent devant vous, hautaines, le cil long et la foulée élégante, comme des super-modèles sur un podium. Les phacochères, la queue dressée comme un manche à balai, se pourchassent entre les buissons. Les rhinocéros mâchouillent des feuilles rêches sans rien demander à personne. Les hippopotames barbotent en famille élargie dans les étangs boueux.

Les éléphants, lents, si lents, frôlent la jeep en vous regardant du coin de leur œil morne. Ils sont si près qu’on voit leurs verrues, leurs cicatrices, leurs larmes qui n’en sont pas mais des sécrétions des glandes situées au coin de leurs yeux. La première fois qu’on vit cela (et toutes les autres après, du reste), c’est comme quand on découvre le Grand Canyon. De voir que ça existe pour vrai, on a le souffle coupé, on est en osmose avec le cosmos, c’est-à-dire en cosmose.

Quant aux lions, s’il faut les chercher avec un peu plus de patience, ils offrent toujours un spectacle renversant. Ils font leur toilette, jouent avec leurs petits, grignotent un reste de carcasse, baillent aux corneilles, se chamaillent, se gratouillent les oreilles, coïtent même, devant vos yeux ébahis, à quelques mètres à peine du véhicule.

Et du véhicule, justement, il ne faut pas sortir le bout du doigt. Les animaux ne le voient que comme un gros truc bruyant, ni menaçant, ni appétissant. Certains s’en approchent, le reniflent, le tâtent un peu, mais il faut les provoquer de manière éhontée (et donc inadmissible) pour qu’ils cherchent à le pousser ou à le renverser. Néanmoins, on évite de leur suggérer qu’il s’agit en fait d’un crock-pot où mijote au soleil d’Afrique la chair ramollie de baby-boomers.

On peut aussi faire des excursions à pied. Là, tiens donc, le mood est radicalement différent. Dès qu’on pénètre dans la savane, on est tout de suite moins faraud parce que plus vulnérable : aux tiques qui vous sautent sur les jambes, aux araignées qui se balancent au-dessus de votre tête, aux serpents qu’on pourrait froisser. Le sol est couvert de bouses. La girafe, soudain, vous considère comme un prédateur et s’enfuit au loin. La lionne, elle, voit les choses autrement et ce n’est pas pour rien qu’on ne vous donne qu’une consigne : « Quoiqu’il arrive, ne courez pas. »

(Oui, le guide est armé, mais le dernier qui m’a accompagnée dans le bush aurait hésité, j’en suis certaine, entre moi et un rhino en beau crisse tant il adorait les habitants de sa réserve.)

Je vous invite à visionner la vidéo qui suit, non pas pour mettre en valeur mes talents de vidéaste, ce serait une perte de temps, mais pour vous illustrer à quel point l’on s’approche des animaux et combien, dans leur immense sagesse, ceux-ci nous tolèrent.

 

 

 

Tout ça pour vous dire, en fin de compte, qu’il existe des camps où les Winchester remplacent les Nikon, où la clientèle confond encore érection et destruction.

Tout ça pour vous dire, en fin de compte, que :

TUER UN ÉLÉPHANT, C’EST VRAIMENT FACILE.

Il n’y a aucun mérite à ça. La cible est énorme, elle est au bout du canon et elle se déplace à la vitesse de l’escargot.

Les buffles vivent dans des troupeaux de plusieurs dizaines de bêtes. Ce sont fondamentalement des vaches, en juste un plus susceptible, et le chasseur n’a qu’à tirer dans le tas.

Pour les lions et les guépards, c’est dans la poche aussi. Le guide les débusque pour les chasseurs, il s’en approche pour eux et, la plupart du temps, il les achève à leur place également car, dans leur énervement, les chasseurs leur tirent dans les jambes ou les ratent carrément. Ça, c’est dans les cas les plus difficiles, car on trouve des camps où les animaux ont été « précapturés » et enfermés dans des enclos pour plus d’agrément encore.

Où donc est la gloire du pseudo-sportif qui a vaincu sans péril ni adresse et qui n’a pour tout mérite qu’un compte en banque assez bien garni pour casquer les quelque 30 000 $ que ça coûte pour massacrer un éléphant et rapporter chez lui, comme dit le Washington Post, de misérables « fragments de son cadavre » ? Qui éprouve le besoin si pressant et si onéreux de prouver sa force, sa virilité, son audace ? (Voir deux éléments de la réponse dans les photos au haut de ce texte.)

Malgré les poses altières, on n’a triomphé de rien du tout. Malgré la fierté machiste, on a juste dégarni la Terre d’une de ses dernières merveilles. Malgré les sourires vainqueurs, on a juste fucké encore un peu plus un équilibre écologique précaire dont le maintien suppose des ressources que les pays en développement ne possèdent pas.

Partez-moi pas, je pourrais changer d’humeur. Je pourrais devenir vraiment véhémente et vous parler du braconnage. Mais, rassurez-vous, je me retiens et je garde ça pour une autre fois.

 

À mes yeux, monsieur et cher éléphant, vous représentez à la perfection tout ce qui est aujourd’hui menacé d’extinction au nom du progrès, de l’efficacité, du matérialisme intégral, d’une idéologie ou même de la raison car un certain usage abstrait et inhumain de la raison et de la logique se fait de plus en plus le complice de notre folie meurtrière. Il semble évident aujourd’hui que nous nous sommes comportés tout simplement envers d’autres espèces, et la vôtre en particulier, comme nous sommes sur le point de le faire envers nous-mêmes.

Romain Gary, Lettre à l’éléphant, 1968.

 

Pour terminer, je vous rappelle à titre indicatif que les Dorobo, l’une des ethnies qui habite depuis des millénaires ce que l’on appelle aujourd’hui le Kenya et la Tanzanie, n’ont pas le privilège de visiter leur boucher en gambadant le samedi matin (tralala-tralala-itou-mon-chéri-tu-n’as-pas-oublié-les-sacs-réutilisables-j’espère) et de lui demander le surlonge Angus de trois quarts de pouce ben juste si d’aventure ils éprouvent le besoin d’ingérer des protéines. Voici donc comment il leur arrive encore de faire leurs emplettes. (Ne vous fiez pas au titre affiché par YouTube.)

 

 

 

Le mot de la faim

Tant qu’à vous montrer mes slides de voyage, voici un gnou.

gnou.jpg

Êtes-vous contents de ne pas en avoir mangé chez Apollo ?

 

Je ne résiste pas à pareille ironie…

logo.GOP

… et je vous montre le logo du Parti républicain.

 

 

Publié dans Uncategorized | 4 commentaires

Small Talk

Le véritable liant de la société américaine, ce n’est pas la sauce du Big Mac mais le small talk ou, si vous voulez, la p’tite jasette.

Le small talk se pratique partout et en toutes circonstances en Trumpélie du Sud. Je postule que le climat a quelque chose à y voir. Ici, on n’a pas besoin de sortir pelleter des tonnes de neige à moins quarante, avec le myocarde qui menace à tout moment de vous fibriller, pour rencontrer ses congénères.

Le small talk constitue presque une forme d’art dans la mesure où il obéit à des règles, mais que l’intérêt de la chose réside dans une transgression maîtrisée et une réinvention constante.

Le small talk est source de perplexité pour les étrangers, et surtout les Européens du Nord comme les Scandinaves. Pour nous les Québécois, il peut sembler intrusif, indiscret ou insignifiant. C’est « parler pour parler ». Pffft !

Tant qu’à parler pour parler moi-même, je tiens d’entrée de jeu à préciser que l’existence du small talk est conditionnelle au fait que, en Trumpélie, tout le monde parle à tout le monde.

small talk

Comment trouvez-vous le ténor ?

Ma première expérience du small talk trumpélien remonte à près de trente-cinq ans. (On était alors en Reaganie. Et dire qu’on se plaignait. M’enfin, je digresse.) Lors d’un week-end à New York, j’avais sur un coup de tête acheté un billet d’opéra dans un des kiosques de revente qu’on trouvait downtown. Or, le rideau se levait à peine une heure plus tard. Pas le temps de passer par l’hôtel pour revêtir mes beaux atours. Essoufflée d’avoir traversé Manhattan, je me pointe donc à une représentation de Die Walküre au Metropolitan Opera en jean et en ronignechoux.

(Ça, c’était une minute vingt-trois. Imaginez quatre heures.)

À l’entracte (je devrais dire au premier entracte), dans la longue file des toilettes, la dame qui me précède se retourne d’un bloc, me darde un regard de mélomane hyperventilée et me lance tout de go : « Comment trouvez-vous le ténor ? »

Sont-ce les sequins de sa robe du soir ? Les diams de son collier ? Je suis aveuglée, mais surtout muette de surprise. Je n’ai jamais de ma vie été aussi tragiquement underdressed, tout le monde est en smoking ou en Valentino, mais ça n’a pas d’importance, nous sommes tous égaux devant Wagner. Et on a besoin de parler.

Depuis, pour ne citer qu’un nombre d’exemples inférieur à cent : j’ai été accostée dans des parkings par des femmes qui ont complimenté ma tenue (on ne peut pas rester underdressed toute sa vie) ; j’ai décliné mille fois le (non-)pedigree de feu mon chien adoré ; j’ai expliqué presque aussi souvent pourquoi je parlais français même si j’étais canadienne ; j’ai enduré au marché d’alimentation des commentaires sur la quantité et la qualité du vin que j’achetais (seule la seconde variable varie) ; j’ai été invitée à adhérer à un groupe religieux « sympathique, good music ».

SARP = NON

Comme les exemples précédents le démontrent fort mal et comme je l’indiquais plus haut, le small talk est théoriquement soumis à des règles non écrites, des règles fort semblables à celles de la conversation à table. La première de ces règles est celle des quatre sujets à éviter : SARP. Vous devinez évidemment qu’il s’agit du sexe, de l’argent, de la religion et de la politique.

Le small talk se pratique avec passion dans mon quartier. Presque tout le monde possède un chien qu’il faut promener plusieurs fois par jour. Forcément, on se croise. On s’arrête et on devise en regardant les quadrupèdes se mordre réciproquement oreilles et jarrets. Hier, tenez, même si je suis temporairement en deuil de canidé, j’ai discuté avec PK et Bob de morsures de serpents, d’araignées et de scorpions. Avant-hier, j’ai parlé avec Alice du nombre d’accidents mortels sur le turnpike.

PK, le vieux hippie, enfreint allègrement la règle de la discrétion politique. Appuyez sur le bon piton, et il va vitupérer de sa voix de stentor contre tout ce qui est Trump… dans une rue où la majorité penche fortement à droite. Souvent, même si c’est moi qui l’ait démarré, je bats en retraite d’une manière que je veux subtile, car mon dégoût pour Trump le dispute en intensité à ma volonté de me faire des amis dans le quartier.

Dans le small talk comme dans toute conversation, il convient de stimuler l’attention de son interlocuteur, de faire sourire, mais aussi de savoir commencer et de savoir finir. (Comme dans un blogue, finalement…) Si vous êtes trop expéditif, vous passez pour un asocial. Trop loquace, on finira par vous éviter car vous retardez la parade.

Le small talk n’est pas une cassette : il ne présente aucun intérêt si l’on reste impersonnel ou banal. L’art réside cependant dans le dosage de la candeur. Il y a deux ans, par exemple, le gros lot du Power Ball a atteint quelque chose comme cent mille millions de gazillions de dollars trumpéliens. Tout le monde ne parlait que de ça et mes voisins ne faisaient pas exception, eux qui ne sont pourtant pas à plaindre côté phynances. « Qu’est-ce que tu ferais si tu gagnais ? » J’ai ainsi appris que si les Quebeckers rêvent d’un condo en Floride pour passer l’hiver, les Trumpéliens du Sud ne demanderaient pas mieux qu’un chalet au Vermont pour passer l’été. Bateaux, Lamborghini, jets privés, cinémas maison fully equipped, trips autour du monde, la ribambelle habituelle. À chaque projet évoqué, l’on opinait du bonnet en signe d’approbation. On nirvanait à l’unisson sur un océan de billets verts fantasmatiques.

J’aurais dû m’arrêter au Steinway de dix pieds. Jusque-là, j’étais raisonnable. Mais il fallait que je lance un pavé dans la mare : j’ai ajouté qu’avec une somme pareille entre les mains, je pourrais aussi commencer à changer le monde. Comment ? Facile. En fournissant par exemple des serviettes hygiéniques aux étudiantes dans les pays en développement. (Cliquez sur « Watch it now » pour démarrer la vidéo.)

Silence de mort. Même les chiens sont restés la patte en l’air au pied des palmiers. On n’entendait plus que les climatiseurs ronronner. Car ça, c’était une gaffe, un manquement au code de la bonne jasette. Pas le sujet des protections hygiéniques, encore qu’il fût borderline inconvenant. Non, je n’avais pas encore tout à fait assimilé à cette époque qu’il faut s’ouvrir, mais modérément. Qu’il faut être altruiste, mais quand même pas se prendre pour Oprah Winfrey. Qu’il faut être divertissant mais pas excentrique. (Il n’y a qu’une Lady GaGa.) Qu’il faut être soi, mais pas trop sortir du lot tout de même. Comme dans la société, quoi.

Malgré ses limites, le small talk me plaît énormément la plupart du temps et j’en apprécie toutes les qualités. Dans une certaine mesure, il enjambe les frontières entre les classes sociales et les origines ethniques. Il débouche parfois sur d’authentiques communications et, dans les meilleurs des cas, sur l’éclosion de camaraderies, voire d’amitiés et même plus si affinités. Il permet de marquer des pauses dans nos vies frénétiques.

Je sais, je sais, le mot est peut-être mal choisi pour le contexte de la Floridâ.

Publié dans Uncategorized | 4 commentaires

Miss America et moi

L’oiseau des neiges est rendu en Trumpélie du Sud

Le « Blogue de l’oiseau des neiges » est mort, vive « Chroniques de la Trumpélie du Sud ». Snowbird, ça ne me décrivait pas bien. Car outre l’âge et la migration semestrielle, je n’ai rien de la snowbird. Je ne vis pas dans un ghetto de Quebeckers, mais dans un bungalow dans un genre de banlieue où personne ne se doute de ce qui se passe au nord du 45e parallèle. Je ne parle français qu’avec mes visiteurs. Sauf pour mon travail (je suis pigiste, je n’ai pas besoin de carte verte !), je cherche à m’immerger complètement dans l’expérience américaine.

Alors dans mes communications (que je voudrais régulières mais je ne m’engage à rien), je vais vous parler de ma vie en Trumpélie, et plus précisément dans son État le plus méridional : la Florida.

Comme on dit, abonnez-vous, partagez et parlez-en à vos amis.

+++

Les Américains…

Les journalistes disent : « Les Américains… » Les politiciens disent « Les Américains… ». Les gens disent « Les Américains… ». Moi, je vis avec « les Américains » la moitié de l’année depuis bientôt huit ans, et je vais vous parler d’eux… et de moi. De l’intérieur.

« Les Américains… », ce ne sont pas les membres du gouvernement américain, ce ne sont pas les artisans du cinéma américain, ce ne sont pas les patrons du commerce de détail américain. C’est mon voisin le vieux hippie, mon accordeur de piano autiste, mon ostéopathe queer, mes collègues artistes, mes amis qui viennent des quatre coins du pays.

Parmi ces gens, il y en a qui ont voté pour Trump et qui en sont fiers, il y en a qui ont voté pour lui et qui le regrettent, il y en a qui se réunissent une fois par mois pour une sorte de thérapie politique de groupe, il y en a qui refusent de dire s’ils sont républicains ou démocrates.

« Les Américains… », ce n’est pas un bloc homogène qui pense et agit comme un seul et même organisme. On aime bien les juger sévèrement, mais pour paraphraser une chanson française, le pays ne compte quand même pas 325 millions d’abrutis. Même si c’en est un qui voyage dans Air Force 1.

Finalement, Miss America…

Quoique leurs cotes d’écoute soient en baisse, les concours de beauté (les pageants en trumpélien) sont encore immensément populaires en Trumpélie. Cette année, la diffusion du concours Miss America a attiré 5,6 millions de téléspectateurs, celle de Miss USA, 2,9 millions et celle de Miss Universe, 5,21 millions.

trump.missusa

Trump a longtemps été fier propriétaire du pageant Miss USA. Le concours Miss America, lui, est de meilleure tenue, car sa caractéristique distinctive est d’offrir de généreuses bourses d’études universitaires aux participantes.

 

Pour s’inscrire au concours Miss America, il suffit de répondre aux critères suivants:

  • avoir entre 17 et 24 ans;
  • être citoyenne des USA;
  • répondre aux critères de résidence permettant de participer à la compétition dans certaines villes ou certains États;
  • répondre aux critères relatifs à la personnalité tels qu’énoncés par Miss America Organization;
  • avoir un état de santé permettant de s’acquitter des exigences de l’emploi;
  • être en mesure de consacrer le temps et les compétences professionnelles nécessaires à l’emploi, conformément aux exigences des instances locales, régionales et nationales.

Vous aurez remarqué qu’il n’est nullement question des caractéristiques physiques des concurrentes. Mais je suppose qu’il est inutile de soumettre sa candidature si on mesure quatre pieds et six, qu’on pèse trois cents livres ou qu’on a les cheveux courts teints en violet et vert.

Au-delà de l’épais rideau de pluie que jette une averse floridienne au moment où je tape ces lignes, je vois une lueur de condescendance s’allumer dans vos yeux. Détrompez-vous drette-là. Ce ne sont pas d’adorables doudounes qui font la short list de Miss America. Que nenni. Pour le prouver, les membres du jury leur posent des questions drôlement embêtantes. Et certaines y répondent avec un aplomb qu’on ne peut acquérir qu’en s’étant fait dire toute son enfance qu’on est bonne, qu’on est fine pis qu’on est kapab. Regardez par exemple comment s’est débrouillée Miss Texas et vous m’en donnerez des nouvelles. (Désolée de vous obliger à cliquer, mais WordPress ne veut pas me laisser intégrer cette vidéo gratuitement.)

http://www.cnn.com/2017/09/13/opinions/miss-texas-charlottesville-crystal-lee-opinion/index.html

Et vlan dans tes dents bleues, Donald ! La petite était fière d’elle et on ne peut pas la blâmer. En fait, elle devait se dire que c’était dans la poche pour elle. Elle devait déjà sentir le poids écrasant de la couronne en pierres du Rhin lui tasser les vertèbres cervicales.

Mais, me direz-vous, quel est le rapport entre Miss Texas, candidate au titre de Miss America 2018, et toé ?

Le rapport, c’est que j’ai participé au concours de poésie de Radio-Canada.

C’est le seul type de pageant auquel je peux prétendre vu…   ben…   vu toutt.

Et que, comme Miss Texas, je n’ai pas gagné.

Eh non, Miss Texas s’est classée cinquième. Regardez-la bien à 2:03. Elle est désappointée, la pauvre. Elle déploie un effort méritoire pour le dissimuler et féliciter la gagnante, Miss North Dakota, la brunette hystérique, mais elle déçue. Et je la comprends!

(Soit dit en passant, pour être parfaitement juste, Miss Dakota a donné une réponse plutôt solide à une question sur le retrait des USA de l’Accord de Paris.)

On ne prétend pas au titre de Miss America devant des millions de téléspectateurs (qui sont autant de juges impitoyables) si on ne se trouve pas super belle, super brillante et super talentueuse. Il faut s’être fait répéter toute sa vie qu’on avait ce qu’il fallait, le charme, la répartie, la persévérance. Ou bedon il faut avoir surmonté ses doutes, ses angoisses, ses démons intérieurs et s’être dit : « Cette couronne-là, elle est pour moi ! » Il faut avoir l’arrogance de croire en soi.

Pareil quand on participe à un concours littéraire prestigieux. Il faut croire qu’on a écrit un texte génial, le meilleur texte, un texte qui va jeter les juges sur le cul, qui va bousculer les conventions, qui va être analysé dans les cégeps et qui va envoyer l’auteure slammer son angoisse existentielle à l’émission de Marie-Louise Arsenault un vendredi où tout le monde est chaud et parle en même temps en ondes.

Sinon, entre vous et moi, pourquoi participer?

Eh bien, contrairement à Miss Texas, moi, je n’ai même pas fait la finale.

Pour tout vous dire, ça fiche un coup quand on reçoit le courriel fatidique qui vous relègue au rang des plumitifs du dimanche. Ça vous coupe le sifflet de la créativité au ras le gorgotton. Ça vous donne envie de tricoter au lieu d’écrire – au moins c’est productif – ça vous remet un ego à sa place vite fait bien fait, ça donne un cocktail de Viagra et de speed à tous vos doutes.

J’ai une amie peintre qui envoie deux nouvelles propositions pour chaque candidature refusée.

Ben pas moé. Ça me donne juste mal au ventre pis envie de pleurer.

Ce n’est pas bon pour la création, les concours. Ça vous fait remonter dans la gorge toutes les incertitudes et tous les sentiments d’échec qui vous collent encore à la peau même si sixty is the new forty.

Faut pas faire ça.

Faut se dire que le talent littéraire souffre moins que la beauté du passage du temps et qu’il aurait plutôt tendance à en bénéficier.

En attendant, faut écrire un blogue !

 

Publié dans Uncategorized | 4 commentaires

Écris-moi un haïku ou recette pour devenir poète

DSC_0478DSC_0840

Bonne nouvelle pour commencer l’année : tout le monde est capable d’écrire de la poésie ! Si vous êtes attentif à la nature et si vous avez un minimum de sensibilité, vous avez en effet tout ce qu’il faut pour composer de courts poèmes appelés haïkus (prononcer « a-i-cou »).

Ces poèmes sont une invention japonaise qui date évidemment de plusieurs siècles. On peut cependant écrire des haïkus dans toutes les langues.

Si vous faites une recherche sur Internet, vous trouverez une multitude de sites où vous pourrez lire des haïkus ou vous renseigner sur leurs règles d’écriture.

Mais commencez donc par lire ceci, ce sera plus simple !

  1. Un haïku en langue française est un poème de 17 syllabes divisé en 3 vers : un de 5 syllabes, un de 7 et un autre de 5.
  2. Un haïku est écrit au présent.
  3. Un haïku parle de la nature et fait souvent allusion aux saisons.
  4. Un haïku traduit de manière très simple un instant d’émerveillement, d’intuition, d’émotion, voire d’humour.

Le plus merveilleux, avec les haïkus, c’est que les règles 1 à 3, déjà extrêmement simples, peuvent être transgressées. Ce n’est pas la forme qui compte, c’est l’expression de votre sensibilité.

Ainsi, on trouve des haïkus de 12 à 20 syllabes, des haïkus sans verbe et des haïkus qui parlent de la ville et du béton. Bref, faites comme il vous plaira !

Voici, à titre d’exemples, quelques haïkus tirés du site : http://www.edufle.net/Des-haikus-en-francais-compte.html

 

Un éclair

Dans l’obscurité éclate

Le cri du héron

Bashô (1644-1694)

 

Du cœur de la pivoine

L’abeille sort

Avec quel regret

Bashô (1644-1694)

 

De temps en temps les nuages

Nous reposent

De tant regarder la lune

Bashô (1644-1694)

 

nuit de la St-Jean

avec le feu d’artifice

voilà les vacances

André Duhaime 

 

premier fauchage

la rouille de l’année

disparaît dans l’herbe

Jean Antonini

 

Chapeau de paille sur le nez

Un homme se gratte la main

Un chien éternue

Gilbert Aubert

 

Ce bouquet de fleurs

aplati dans la grand-rue

pour qui était-il ?

Patrick Blanche

 

le robinet fuit

un chien hurle dans la rue

soudain, ma fille tousse

Sam Yada Cannarozzi

 

Nappe de la cuisine

Immense damier

Pour une seule mouche

Pierre Courtaud

 

Sortant du sommeil,

la servante sent

qu’il neige, sourit.

Robert Davezies

 

Le jeu du soleil

Sur le tronc du chêne,

Le temps d’un bonheur.

Eugène Guillevic

 

Durant la sieste

nous étions ennemis farouches

la mouche et moi

Bruno Hulin

 

À petits coups de crocs

La mer mordille

Les jambes des baigneuses

Alain Kervern

 

En voici quelques-uns que j’ai écrits moi-même lors d’un atelier d’écriture au cours duquel nous devions pour nous inspirer déambuler au cœur d’un jardin zen (the Morikami Museum and Japanese Gardens, à Delray).

 

La tortue attend

Qu’il se passe quelque chose

Dans l’étang vaseux

 

Un lézard chatouille

Le Bouddha tout évaché

Qui rit anyway

 

L’ombre ou la lumière

Papillon, hésitation

Finalement, le ruisseau

 

Attention, dit-on

Gare au méchant crocodile

Aux aguets dans ton esprit

 

Urubu, là-haut

Qui donc t’a vu d’assez près

Pour te trouver laid ?

 

Un conseil pour vous aider à démarrer : pensez petit. Pensez insecte, écureuil, goutte d’eau, brindille, brise, pétale, tache de rousseur. Concentrez-vous sur les sensations physiques que vous éprouvez lors de vos promenades dans la nature. Pensez aux milliers d’éléments qui, tous ensemble, font que vous appréciez les différentes saisons. Je vous assure qu’une fois parti, on peut en fabriquer tout un collier. Et c’est exactement ce que devrait être un haïku : une petite perle de verre, simple et modeste, sans fla-fla, mais qui émet une lueur tendre, ironique et, surtout, personnelle.Image

Publié dans Uncategorized | 9 commentaires

Lily s’en va à Disneyland

Lily aura six ans dans une semaine. Sa maman décide de devancer un peu la fête. Elle l’installe sur le canapé, lui tend un sac à dos rose Disney et l’invite à en découvrir le contenu.

Lily est la plus jolie petite fille que vous n’ayez jamais vue. En plus, elle est gentille et visiblement intelligente. Elle ne semble même pas cabotiner devant l’objectif du caméscope.
Lily_Disneyland-Surprise

Lily s’émerveille de chaque objet qu’elle découvre : un DVD Disney, un pyjama Disney, un livre Disney, quelques friandises. «Oh ! my goodness !» s’exclame-t-elle. Elle n’en revient pas que sa maman ait deviné tous ses désirs. Elle est furieusement, prodigieusement, sidéralement cute.

My goodness ! comme dirait Lily. Je fais partie du happy few qui, grâce à Facebook, a le privilège de partager ce moment de béatitude familiale ! Le lien vers cette vidéo est apparu sur la page d’une de mes amies Facebook et je présuppose qu’il a été mis en ligne par une de ses propres amies, elle aussi jeune maman.

Une grosse, une colossale surprise attend Lily au fond du sac à dos rose. Allez voir vous aussi, ça vaut la peine :

Je vous l’avoue, moi, je versais des larmes à la fin. Cette vidéo m’a chavirée. Des souvenirs de mon enfance et de celle de mon fils ont remonté à la surface sans crier gare. Maintenant que je suis grande et que je suis en principe capable de nommer et d’analyser (presque) toutes mes émotions, je m’identifiais néanmoins à cette petite fille qui n’a d’autre exutoire que d’éclater en sanglots sous l’emprise d’une émotion trop grande pour elle. Je trouvais presque cruel qu’on «inflige» un choc pareil à une si petite fille. Les sanglots de Lily, c’est la syncope d’une personne âgée.

Un peu plus tard, cherchant un moyen de faire voir cette vidéo à d’autres personnes, il me prend l’idée d’exécuter une recherche sur YouTube.

10 millions.

C’est le nombre de visionnements enregistrés pour «Lily’s Disneyland Surprise».

«Lily’s Disneyland Surprise» est ce que l’on appelle une vidéo virale.

Me voilà tout d’un coup en beau crisse.

Décidément, ma naïveté ne connaît point de limite. Après avoir cru à la poupée qui ne venait pas de la mer, voilà que je pense assister à un moment magique d’intimité familiale. Bienvenue dans le monde réel, ma grande, cela n’existe plus. Surfez un peu vous-même et vous allez constater que les gens ne demandent pas mieux que de rendre publics l’annonce de leur grossesse, leur demande en mariage, leur accouchement, l’enterrement de leur mère. J’arrête, car je suis consciente que j’abuse des énumérations dans mes textes.

Tout le monde veut devenir «viral» ! L’artiste Andy Warhol avait vraiment vu juste en 1968 en déclarant : «Dans le futur, tout le monde aura ses quinze minutes de célébrité mondiale.» Et ça n’a jamais été aussi facile de les obtenir, quitte à faire un peu de «staging».

Je ne crois pas que la maman de Lily ait procédé à une mis en scène. Je suis seulement déconcertée qu’elle ait étalé sur la place publique ce moment exceptionnel qui n’appartenait qu’à elle, son chum et ses deux enfants. (L’expression «place publique» est presque devenue dérisoire. Elle évoque un village en pierres, un parvis d’église, un square ombragé. Ce n’est pas bien grand pour 10 millions de personnes.)

Mais qui suis-je pour me désolidariser de tous les vidéastes de YouTube ? Qu’est-ce qu’une inscription à Facebook, une adresse courriel, une peinture, un morceau de musique et, surtout, un BLOGUE, qu’est-ce d’autre qu’un vibrant et pathétique appel à la communication ??? Vous voulez voir les vagues déferler près de chez moi ? Je vous donnerai le lien vers la vidéo que j’en ai faite et que j’ai téléchargée sur YouTube…

***

L’autre soir, j’allume la télé. J’entends des cris. Des cris incessants. C’est «The Voice» qui passe. Mais combien y a-t-il d’épisodes dans une semaine ? (Je souhaite ardemment à tous les Québécois que Julie et PKP se limitent dans le nombre d’épisodes qu’ils vont diffuser.) Les quatre clowns qui font office de juges pontifient. Les candidats chantent à tue-tête : ils donnent, comme ont dit dans le show-biz, tout ce qu’ils ont dans le ventre. Le public s’égosille.

Dégoûtée, je sors promener mon chien. Ma voisine d’en face a installé sous son palmier un projecteur qui fait alterner les couleurs de l’arc-en-ciel. Celle du bout de la rue a coiffé d’une tuque de Père Noël la gargouille en plâtre qui orne sa clôture. palmier

N’êtes-vous pas comme moi et n’avez-vous pas envie, de temps en temps, de vous adresser au monde et de lui dire:

« Ta gueule. »

***

Le culte du cute

Ces derniers temps, le cute cartonne sur YouTube. Vous voulez voir des vidéos virales cute ? Voici quelques suggestions :



Si vous n’avez pas éprouvé une petite émotion à un moment ou à un autre, c’est que vous avez de sérieux problèmes affectifs.

Néanmoins, et en assumant le fait que je nage en plein paradoxe, je persiste à réclamer plus de silence physique, émotionnel et visuel.

Publié dans Uncategorized | 2 commentaires