Le pont du délire

Un samedi matin comme les autres

À West Palm Beach, le samedi matin, se tient un marché vert. Même si on y trouve plus de mets frits que de produits frais, c’est un rendez-vous sympathique où les gens se baladent avec leurs enfants et leurs chiens, en sirotant des mimosas pas chers sous les palmiers qui se balancent au vent.

Si vous voulez pousser une pointe jusqu’à Palm Beach, la presqu’île où logent Donald Trump et plusieurs autres milliardaires, vous pouvez emprunter le Middle Bridge, à pied, à vélo ou en voiture. Au passage, vous admirerez les eaux scintillantes de l’Intracoastal Waterway, les yachts immaculés qui oscillent avec la houle et les pélicans qui planent au gré de la brise tiède.

West Palm Beach

Vue sur West Palm Beach et le Middle Bridge, à partir de Palm Beach.

C’est sur ce pont, le 23 mars dernier, que se sont rassemblés quelques manifestants pour exprimer, et je cite, «les droits voulus par Dieu que leur confère le Second Amendement». En termes clairs, ils ont profité d’un weekend où Trump se trouvait à Palm Beach pour manifester leur appui au président et revendiquer leur droit d’acheter, de porter et d’utiliser des guns.

Des esti de gros guns.

Le contexte juridique

En Trumpélie du Sud, les citoyens ont le droit de porter une arme à feu, à condition qu’elle ne soit pas visible. C’est le fameux concealed carry. (Dans d’autres États, la loi permet que l’arme soit visible.) Les Floridiens peuvent déroger à la règle du concealed carry s’ils sont en train de chasser, de pêcher, de camper, de visiter une exposition d’armes à feu, de s’adonner au tir à la cible dans un champ de tir ou encore s’ils se rendent à ces activités ou en reviennent.

Michael, Brian, Lucas et Ruben, les quatre dudes qui apparaissent dans la vidéo suivante, produite et diffusée par le quotidien Palm Beach Post sur sa page Facebook, ont apporté une canne à pêche et l’ont appuyée sur la rambarde du pont. Ils se foutaient que ça morde ou non. Ils n’avaient aucune intention de pêcher. Ils voulaient simplement exhiber leurs guns.

De la pure provoc.

Michael, d’ailleurs, se consacre à une croisade perso. Il anime une chaîne YouTube sous le pseudonyme de SoloYaker. Il l’utilise pour rendre compte des allées et venues au moyen desquelles il exerce son prosélytisme en Floride. Avec une canne à pêche dans le coffre.

Comme les rares poissons qui vivotent dans les eaux de l’Intracoastal, les policiers n’ont pas mordu à l’hameçon le 23 mars dernier et ne sont pas intervenus. Pour une rare fois en Trumpélie. Peut-être parce que les manifestants étaient blancs.

 

https://www.facebook.com/palmbeachpost/videos/2088645837880137/?q=palm%20beach%20post&epa=SEARCH_BOX

 

Je vous comprendrais de ne pas vous taper cette vidéo au complet. Premièrement, si vous êtes comme moi, vous cherchez à conserver votre pression artérielle dans les limites normales pour votre âge. Deuxièmement, elle est fort mal tournée. Quoi qu’il en soit, les manifestants y décrivent leurs armes, y clament leur fierté d’être Trumpéliens et, surtout, exposent leurs raisons de s’armer de la sorte.

Le délire

À partir de 8:15, le dude qui s’appelle Ruben et qui tient par la main un petit enfant dont le nez arrive juste à la hauteur de la crosse du Glock, déclare en substance: «Je veux pouvoir défendre ma patrie contre les envahisseurs si jamais l’armée était débordée.»

Je ne suis pas psychiatre, mais j’avance avec passablement d’assurance que de tels propos relèvent purement et simplement du délire paranoïaque.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Délire_paranoïaque

Comment, mon Dieu, mais comment, peut-on en venir à se préparer sérieusement à ce qu’un pays étranger envahisse les États-Unis par voie terrestre et soit assez puissant dans son offensive pour dominer les forces armées américaines?

Ce gars, ce Ruben, c’est peut-être lui qui soignera mon chien, qui réparera mes gouttières, qui accordera mon piano. Il me dira Bonjour Madame, Merci Madame, Au revoir Madame. Il me parlera du temps qu’il fait, de sa vieille mère, de son restaurant favori.

Quand je fais mon footing dans les rues proprettes et fleuries de la Trumpélie du Sud, ça m’inquiète de penser que des gens comme Ruben possèdent des AR-15.

gun.FL

 

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Les petites filles et/and the little girls

Le 17 mars dernier, sur le plateau de Tout le monde en parle, l’ex-Premier Ministre du Canada, Brian Mulroney, a désigné Amanda Simard, une députée ontarienne de 30 ans, par le vocable de «petite fille».

Ça n’a pas été long comme le Carême avant que les boucliers ne se lèvent, dans une rare manifestation d’unanimité entre les deux berges de la rivière des Outaouais.

À juste titre, d’ailleurs.

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Brian Mulroney a parlé d’une députée ontarienne comme d’une «petite fille» afin de défendre SA petite fille, Caroline Mulroney, ministre déléguée aux Affaires francophones de l’Ontario,

Loin de moi l’idée d’excuser Mulroney. Quoi, il n’a pas eu le temps de lire dans le Toronto Star qu’il est fini le temps des mononcles?

 

Mais puisque je me trouve en exil temporaire de la Trumpélie pour cause d’arrivée imminente de ma descendance, me voici soudain encore plus sensible d’une part aux différences entre le dit pays et la Trudélie et, d’autre part, à la cause féminine/iste.

Deuxième mise en garde en moins de 150 mots: n’allez surtout pas croire que je sois adepte du «Quand on se compare, on se console». En effet, se comparer console assez médiocrement selon mon humble expérience. Mon propos est plutôt de signaler le retard abyssal qu’accusent les États-Unis en matière sociale et de formuler un message ironique d’encouragement à l’intention de ceux et celles qui trouvent que les choses n’avancent pas encore assez vite au Canada (à qui je donne raison d’ailleurs).

Voici donc quelques exemples qui m’ont particulièrement frappée ces derniers mois.

 

Injures trumpistes misogynes: un bref florilège

Il faut avoir la couenne plus dure que la coque de l’Appolo pour faire de la politique aux États-Unis, surtout si on est une femme.

Alexandria Ocasio-Cortez est représentante démocrate d’un district de l’État de New York. Elle aussi s’est fait traiter de «petite fille» mais aussi de stupide, jeune, naïve, complètement gougoune et j’en passe.

Voici comment le gouverneur républicain de la Floride, Ron DeSantis, s’est exprimé à son propos  en juillet 2018:

 

Traduction: Regardez cette fille, Ocasia-Cortez (sic) ou quel que soit son nom (rires nourris du public), elle vit dans un univers complètement différent; c’est à la base du socialisme enveloppé dans de l’ignorance.

Alexandra

Alexandria Ocasio-Cortez a tout pour exciter le pompon de ses adversaires trumpistes les plus misogynes: elle est d’origine portoricaine, jeune, belle, élégante et baveuse.

Il faut dire que DeSantis a comme mentor le maître suprême de l’injure misogyne, et j’ai nommé Donald Trump. Celui-ci répand généreusement son fiel, mais il est particulièrement odieux à l’égard des femmes.

Trump a traité, entre autres:

  • Elizabeth Warren de Pocahontas;
  • Hillary Clinton de sans cœur, menteuse, véreuse, mauvaise;
  • Omarosa Manigault Newman de timbrée, dérangée, folle, crapule plaignarde;
  • Stormy Daniels de face de cheval;
  • Dianne Feinstein d’hypocrite et de «bavasseuse»;
  • Kirsten Gillibrand, de sénatrice poids léger;
  • Maxine Waters, de folle et de faible QI.

 

Congés de maternité: un imbroglio

En Trumpélie, le congé de maternité ou ce qui en tient lieu est régi par un salmigondis de lois fédérales, de lois d’État, de politiques corporatives individuelles et de polices d’assurance. Il n’existe pas de congé payé de durée moyenne (https://www.growingfamilybenefits.com/maternity-leave-laws-united-states/). Néanmoins, la Family and Medical Leave Act prévoit 12 semaines de congé sans solde annuellement pour les mères de nouveau-nés ou d’enfants nouvellement adoptés si ces femmes travaillent pour une entreprise de plus de 50 employés.

Les États-Unis sont les seuls membres de l’OCDE à n’avoir adopté aucune loi obligeant les entreprises à offrir des congés de maternité payés à leurs employés (Wikipedia).

 

Accès à l’avortement: culpabilisation et paternalisme

Ce n’est plus vraiment mon problème, Dieu merci, mais si je désirais obtenir un avortement en Trumpélie, j’aurais simplement à repérer les cliniques dont l’entrée est obstruée par des manifestants qui brandissent des photos de fœtus et haranguent avec véhémence les femmes qui tentent d’entrer.

(Remarquez bien que les pro-choix, eux, ne manifestent pas devant les bureaux d’obstétriciens pour humilier et culpabiliser les femmes qui ont décidé de garder leur bébé.)

Dans plusieurs États, dont le Tennessee, on oblige les femmes qui demandent un avortement à «réfléchir» pendant  au moins 48 heures après la consultation initiale et à subir une échographie qui leur fournit une image de l’embryon.

Récemment, le Kentucky et le Mississipi ont légiféré de manière à interdire l’avortement après la sixième semaine de grossesse. (À ce stade, la grossesse est si peu avancée que beaucoup de femmes ignorent encore qu’elles sont enceintes.) Dans les deux cas, cependant, des juges fédéraux ont pour un bref laps de temps empêché la mise en oeuvre de ces lois.

 

Petite fille, femme ou grand-mère

J’adore la Trumpélie pour des raisons que vous commencez à connaître si vous lisez assidûment ce blogue. Je la déteste pour une autre série de motifs qui vous sont probablement de plus en plus familiers également. À force de faire la navette entre les deux bords du 45parallèle, je me dis souvent que tant qu’à être une petite fille, une femme ou une grand-mère, mieux vaut l’être icitte qu’aux États.

Pour le climat, par contre, on repassera.

 

Lecture recommandée

Sur la gaffe de Mulroney et l’iceberg qu’elle recouvre, la chronique d’Aurélie Lanctôt dans Le Devoir:

https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/550458/les-p-tites-filles

 

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Rochers des extrêmes

El Capitan

El Capitan, c’est une paroi rocheuse qui s’élève majestueusement jusqu’à une altitude de 3000 pieds, dans la partie nord de la verdoyante vallée de Yosemite, en Californie.

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Comme tous les promontoires naturels dits inviolables à travers le monde, El Capitan fascine les grimpeurs. (L’usage du masculin, ici, n’a pas pour but d’alléger le texte. La plupart de ces trompe-la-mort sont des dudes.) «Pourquoi rester tranquillement en bas à regarder le coucher de soleil comme des cons alors qu’on pourrait flirter lourdement avec la mort en jouant à Spiderman?»

Je vous fais grâce de l’historique des conquêtes depuis la première, en 1905, des diverses voies empruntées et des techniques employées.

Fast forward en 2017, alors que le grimpeur Alex Honnold a réussi l’ascension en free solo.  L’expression signifie pas d’ami, et puis pas de corde, d’anneaux, de crampons, de pitons, de poulies, rien que les quatre membres de l’athlète, ses 10 doigts et ses 10 orteils. (Je mentionne ces appendices car ils ont leur importance.) Le film qui rend compte de cet exploit, intitulé justement Free Solo, a remporté l’Oscar du meilleur documentaire.

Je l’ai loué l’autre soir sur iTunes.

free solo

On y voit Honnold suspendu au-dessus du vide dans la posture de l’étoile, les doigts cramponnés à des craques, à la merci de la plus petite crampe, du plus minuscule moustique, du plus léger éternuement.

À coté de ça, traverser une rue du Caire les yeux bandés ou fumer trois paquets par jour pendant 50 ans, comme risque, ça revient à passer l’après-midi sur le sofa à regarder des reprises du Temps d’une paix.

L’Oscar est sans doute bien mérité, car on constate sans peine qu’il faut être presque aussi bon que le grimpeur pour pouvoir le suivre, même armé de téléobjectifs et de drones. Les prises de vue sont à couper le souffle et les paysages, époustouflants.

Quant au héros, Alex, il est bizarre, pas super-sympa, probablement campé avec son Econoline quelque part sur le spectre de l’autisme.

La personnalité d’Alex ne revêt pas une grande importance, néanmoins, et n’avait pas grand-chose à voir avec la grogne que je sentais sourdre en moi comme un p’tit geyser dans le parc de Yellowstone. Pshhht.Unknown

Je pensais à l’énergie que ça prend pour concocter un être humain pendant 280 jours d’affilée, l’éjecter du site de fabrication, le protéger contre la rougeole, Michael Jackson, les fake news et l’islamisme radical et lui inculquer la devise de Spike Lee: «Do the right thing».

Je pensais à la cruauté de El Capitan, qui a fait 30 morts depuis 1905, dont 5 depuis 2013 avec la complicité des médias sociaux.

Je pensais que dans une vie on perd des dizaines d’êtres chers, trop jeunes ou trop vieux, qu’on peut être frappé du soir au lendemain par une maladie rare, inexplicable et extrêmement douloureuse, ou encore contagieuse et explicable.

Je pensais que, contrairement à El Capitan, la vie est d’une extrême fragilité, et tout ce qui me venait à l’esprit et que je n’ai pas manqué de lancer vers l’écran de ma tivi, c’est:

P’tit crisse.

 

Arches

J’ai évoqué dans un de mes blogues précédents le parc national d’Arches, en Utah. (https://chroniquesdelatrumpeliedusud.wordpress.com/2018/04/13/la-trumpelie-de-louest/). Cet endroit figure parmi mon top ten au monde et jamais je ne saurai trouver les mots pour en chanter l’indicible beauté.

Edward Abbey, lui, les a trouvés.

Résumer la vie de ce génial énergumène constitue un défi en soi.

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Tombé soudainement et éperdument amoureux de l’Ouest vers l’âge de 18 ans, il a été ranger dans le parc d’Arches à la fin des années 50, avant même que le lieu ne soit intégré à la liste des parcs nationaux américains. Il y a mené une vie d’ermite, en osmose avec le ciel, le sol et ce qu’il y a entre les deux, c’est-à-dire les mirifiques formations rocheuses qui émaillent ce territoire.

 

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Delicate Arch.

 

Misanthrope mais marié cinq fois, anarchiste mais farouchement opposé à l’immigration, érudit mais congédié du journal étudiant qu’il dirigeait à l’université, tel est Edward Abbey. Il est considéré comme l’un des pionniers de l’écologie radicale. Il s’est vraisemblablement adonné à des actes de sabotage, voire d’écoterrorisme, comme certains le disent, au nom de la protection de l’environnement. Cela lui a valu d’être surveillé toute sa vie par le FBI. Avant de mourir, il a demandé à ses amis d’envelopper son corps non embaumé dans un simple sac de couchage et de l’ensevelir secrètement dans un désert de l’Arizona. Sur une pierre située non loin de sa sépulture, ils ont gravé ses dernières paroles: «No comment.» Sans commentaire. Ce qui en soi constitue un commentaire.

Dans son essai Desert Solitaire, il exprime de manière extrêmement véhémente son mépris envers le tourisme, l’administration des parcs nationaux, l’industrialisation et la société américaine at large.

L’ouvrage ne serait rien de plus qu’un long réquisitoire contre le système si Abbey n’était pas un si formidable et sensible et lyrique écrivain. J’essaie de traduire de mon mieux quelques passages:

L’extrême clarté de la lumière du désert n’a d’égale que l’extrême individuation des formes de vie désertiques. L’amour s’épanouit au mieux dans l’espace et la liberté.

Si Delicate Arch possède quelque importance que ce soit, elle réside, oserais-je dire, dans la propriété qu’ont l’étrange et l’inattendu de surprendre les sens et d’extirper l’esprit des ornières de la routine, de nous forcer à une conscience renouvelée du merveilleux, de ce qui est rempli de merveille.

Un objet naturel aussi bizarre, élégant et fantastique que Delicate Arch possède la curieuse faculté de nous rappeler – comme le roc et la lumière du soleil et le vent et la nature sauvage – qu’il existe là-bas un monde différent, plus ancien et plus vaste et plus profond, de loin, que le nôtre, un monde qui nous entoure et qui porte le petit monde des hommes comme la mer et le ciel entourent et portent un navire. Le choc de la réalité. Pour un moment, nous redevenons capables de voir, comme l’enfant voit, un monde de merveilles. Pour quelques instants, nous découvrons que rien ne peut être tenu pour acquis, car si cet anneau de pierre est merveilleux, alors tout ce qui l’a façonné est merveilleux, et notre voyage ici sur la terre, à nous qui sommes capables de voir et de toucher et d’entendre au milieu d’objets-en-soi tangibles et mystérieux, est la plus étrange et la plus audacieuse des aventures.

Décidément, la roche favorise la matérialisation des extrêmes.

 

 

 

 

Le mot de la fine

On dit tant de choses sur les États-Unis! Sur leur politique, leur économie, leur musique, leur société, leur technologie, la liste est longue. À mon avis, cependant, il y a une chose dont on ne parle pas assez, et c’est de leur nature. La Trumpélie, par grands bouts, c’est fabuleusement beau.

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Émotions trumpéliennes

Si la plupart des émotions sont universelles, leurs déclencheurs varient, de même que les façons de les éprouver et de les exprimer. Cette semaine, j’en ai observé trois chez les Trumpéliens.

 

L’amour, ou l’amour de l’amour

Pendant la soirée des Oscars, dimanche dernier, Lady GaGa et Bradley Cooper ont interprété Shallow, la chanson-hit tirée du remake (ou plutôt du reremake) de A Star is Born.

Le 24 décembre 1976, le grand critique de cinéma Roger Ebert écrivait ceci à propos de A Star is Born: «On ne sent rien du tout entre Kristofferson et Streisand. On ne sent aucune chimie, on ne sait pas pourquoi ces deux personnes sont attirées l’une par l’autre et pourquoi elles devraient compter l’une pour l’autre.» J’ai revu ce film dernièrement et je pourrais répondre à Ebert: «Parce que tout ce qui compte, pour Streisand, c’est la caméra.»

 

narcisse

Le Caravage, Narcisse, 1594.

 

Dans la mouture 2018, en revanche, la chimie entre Cooper et Gaga, on la sent d’aplomb. Et si Kristofferson était à peu près aussi sexy que le mois de mars au Québec, on ne peut pas faire le même reproche à Cooper.

Que voilà donc notre chanteuse devenue actrice et notre acteur devenu chanteur qui recréent, conformément à leur contrat d’embauche, cette chimie phéromonale et phénoménale sur la scène du Dolby Theatre.

Leurs tenues étaient fabuleuses à souhait, le Steinway mesurait un kilomètre et la performance était convaincante, aidée par une caméra de télévision qui jouait à la caméra de cinéma.

 

 

Les médias sociaux comme asociaux ont pris en feu dans la minute qui a suivi. «Le désir est à couper au couteau entre Bradley Cooper et Lady GaGa!» «Ils sont ensemble!» «La conjointe de Cooper a-t-elle sourcillé?» «Lady GaGa n’est plus en couple depuis la semaine dernière, tout s’explique!» Chaque regard, chaque battement de cil, chaque geste de la main a fait l’objet d’intenses supputations qui toutes ne menaient qu’à la même hypothèse (vite devenue conclusion): GaGa et Cooper sont en amour fou dans la vie comme leurs personnages l’étaient dans le film.

Il y avait plus d’excitation érotique dans l’air de la Trumpélie dans la nuit de dimanche à lundi que dans la nuit du 14 au 15 février.

Lundi et mardi, même les médias sérieux comme le New York Times, le Washington Post et le New Yorker y allaient de leurs analyses.

Je crois que j’ai été plus émue par la réaction des gens que par la prestation des artistes. Tout le monde veut de l’amour, comme disait Charlebois, mais l’amour est difficile et imparfait et rarement romantique. La démonstration d’amour qu’ont donnée GaGa et Cooper, elle, était parfaite.

Lundi, The Atlantic s’est senti obligé de sortir le pays de son délire romantique: «[Les performances de Lady GaGa aux Grammys et aux Oscars] laissent à penser que quelqu’un peut être si bon performer que ses vrais sentiments perdent toute importance.»

https://www.theatlantic.com/entertainment/archive/2019/02/lady-gaga-bradley-cooper-shallow-oscars-review/583525/

Autrement dit, chers Trumpéliens, moi aussi j’aime l’amour, les yeux bleus de Bradley Cooper et les gros diamants, mais qu’est-ce que vous ne comprenez pas dans les lettres: A-C-T-E-U-R-S ?

 

La honte

«Tu dois avoir hâte de retourner chez toi et de retrouver un pays normal.»

C’est ce que m’a lancé mon ami Mark mardi dernier.

Ça m’a fait de la peine pour lui.

Le concept de pays, de patrie, peut engendrer une foule d’émotions: la fierté, l’appartenance, le réconfort, la familiarité, mais aussi, plus souvent peut-être, l’irritation, la frustration, l’incrédulité, le découragement.

Or j’entends de plus en plus percer dans les conversations des Trumpéliens la plus sale et la plus morbide des émotions: la honte.

Alors que les Américains ont toujours cultivé effrontément et quasi naïvement leur image de conquérants, d’impérialistes, de champions, de gagnants, certains ne savent que trop bien à présent qu’ils sont devenus la risée du monde entier. Ou pire, que le monde entier les méprise.

Trump leur a remis en pleine face toutes leurs faiblesses et ils ne peuvent plus se les dissimuler.

Du coup, comme disent les Français, ils perçoivent le Canada comme un pays où l’on prend soin des gens, où persiste un semblant d’honneur en politique, où la justice est juste pour toutes les races, où la démocratie opère, où l’on ne massacre pas les gens dans les écoles, les discothèques et les centres commerciaux et, surtout, où l’on peut défaire un gouvernement incompétent et corrompu. Malgré nos tendances «socialistes»…

L’herbe est toujours plus verte de l’autre côté de la frontière, évidemment, et tout est relatif.

N’empêche, ce sont à présent les Amaricains qui s’elvisgrattonisent.

E.Gratton

 

L’envie

Donald Trump veut le prix Nobel de la paix. Comme l’enfant gâté qui veut tout et tout de suite, comme les dictateurs pourris qu’il admire et cajole. Pourquoi?

Parce qu’il envie Barack Obama, quin.

Ce n’est pas moi qui fais de la psychologie de Walmart c’est Rolling Stone: https://www.rollingstone.com/politics/politics-news/trump-wants-nobel-prize-795962/

C’est simpliste, mais c’est ça qui est ça, c’est évident.

Dans son édition de dimanche dernier, le New York Times rappelait que Trump a récemment affirmé dans un de ses tweets que la menace nucléaire nord-coréenne n’existait plus. Il a plus tard révélé que Kim lui avait envoyé de «belles lettres» et que les deux étaient «tombés en amour».

Avec Lady GaGa et Donald Trump, c’est l’amour qui mène le monde.

Sha-la-la-la-low.

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Talking Heads

Cette semaine, retrouvez Luc Bédard qui fait écho à mon dernier texte. Don’t miss it.


Roméo est sans doute le chien le plus bilingue, le plus informé et le plus anti-Trump du quartier. Dès que je le laisse seul à la maison, j’allume la tivi pour lui donner l’illusion d’une présence humaine. Et, pendant toute la durée de mon absence, il regarde – ou du moins entend – Anderson Cooper et ses acolytes analyser chaque hoquet, chaque iota, chaque crotte de nez de la politique américaine. Vous ne pensiez tout de même pas que j’allais exposer mon chien aux délires de Sean Hannity à Fox News, quand même?

La job la plus plate au monde doit être celle de caméraman à CNN. À l’exception de quelques heures de reportage, en effet, cette chaîne d’information diffuse seulement des émissions de talking heads. Autrement dit, une bande d’analystes sont alignés en rang d’oignons derrière un genre de comptoir et débitent en tentant d’être plus smattes que les autres des chapelets d’arguments, de démonstrations et d’hypothèses. Avec son regard d’aigle et sa chevelure argentée, Anderson Cooper mène le bal en cachant mal ses propres positions. On ne peut même pas parler de jupon qui dépasse. CNN est franchement, carrément et publiquement campé du côté démocrate, et je plains les quelques commentateurs républicains qui possèdent assez de feu sacré pour participer à ces panels en sachant pertinemment qu’ils ne sont invités que pour créer un simulacre d’objectivité.

Cooper

Anderson ne perd jamais son focus. C’est une machine. Il n’est jamais pris au dépourvu. Il se rappelle toutes les dates et tous les noms. Il a toujours une question pour recrinquer ses invités quand leur taux sanguin d’adrénaline commence à se stabiliser.

(Que se passe-t-il sous le comptoir du studio? Est-ce Bernard Derome ou Stéphan Bureau qui avouait porter des shorts et des ronignechoux pendant qu’il lisait le bulletin de nouvelles? Jean-Luc Mongrain m’a déjà raconté qu’il avait animé son émission pendant des années avec un berger allemand de cent livres sagement couché sous le comptoir. J’ai des images beaucoup plus surréalistes dans ma tête.)

Toute la journée, ça parle, ça parle. Ça s’estine, comme disait ma belle-mère. Les hommes portent des costards sombres et des chemises au col parfaitement empesé. Les femmes arborent des brushings impeccables et des tenues sobres aux couleurs unies. Tous enchaînent leurs idées avec une aisance déconcertante. Tous possèdent un vocabulaire précis et descriptif. Et tous ont des o-pi-nions.

Un océan d’opinions

Pour ne citer que trois quotidiens, La Presse+ compte 7 chroniqueurs, le Journal de Montréal, 10 et Le Devoir, 5. Et je n’additionne pas les blogueurs affiliés à chacun de ces journaux. La radio, la tivi, la presse écrite, Internet, tous les médias croulent sous le poids des opinions de tout un chacun, du dalaï-lama à mon vétérinaire, des antivax aux producteurs de canneberges, des zoroastriens aux éleveurs d’autruches. Tout le monde a un point de vue à promouvoir, une cause à défendre, QUELQUE CHOSE À DIRE.

Un de mes collègues blogueurs que je courtise sans vergogne depuis des mois pour qu’il signe un texte sur cet écran a éloquemment décrit l’angoisse du blogueur solitaire:

https://leretourduflyingbum.com/category/opinion-nion-nion/

Tout ça pour vous dire que maintenant que j’ai l’âge de donner des conseils et qu’on m’en demande de plus en plus, j’en ai de moins en moins à offrir. J’ai si souvent envie de hurler «Vos yeules» que je tourne ma langue sale sept fois dans la mienne avant de l’ouvrir.

Moi qui avais jusqu’à récemment des opinions sur tout et sur rien, moi qui me faisais fort de les énoncer à tout venant, je me retrouve de plus en plus souvent à admettre des flottements, des indécisions, des hésitations. Il y a désormais des questions sur lesquelles je n’arrive pas à me forger d’opinion tranchée. Ai-je besoin de plus d’information et de données? Ai-je besoin de laisser passer un peu de temps et de voir comment les choses vont évoluer? Ai-je besoin de connaître l’opinion de plus brillant que moi?  Heu… peut-être. Vous voulez des exemples? Je ne sais pas (encore) que penser des maternelles quatre ans, des répercussions du militantisme transgenre sur le féminisme, et, tenez-vous bien, du tabarouette de voile islamique.

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Vous en voulez d’autres? L’alimentation intuitive pour les adultes et les nourrissons, la stabilité mentale de Céline, le code vestimentaire à l’Assemblée nationale sont des questions qui ne me comptent encore ni parmi leurs détracteurs ni parmi leurs défenseurs.

Je m’inquiète un peu, tout de même. Est-ce de la sagesse ou de la paresse? Ce détachement sera-t-il progressif? Suis-je en train de renoncer aux préoccupations terrestres à mesure que je chemine vers la porte du ciel? Où cela va-t-il me mener? Suis-je rendue à la porte du ciel sans le savoir? (Dites-le-moi, quelqu’un, afin d’éviter que je me présente devant saint Pierre pas de fond de teint, pas de partiel et pas de brassière.) Se pourrait-il que j’en arrive un jour à trouver Maxime Bernier pas nono, Donald Trump respectable et le film Roma intéressant?

Avec qui mes beaux-frères vont-ils s’estiner dorénavant? Vais-je bientôt me confondre avec les fleurs du papier peint dans les soirées où l’on s’attend des invités qu’ils soient des têtes bien faites et non juste des parasites qui se contentent de boire le grand cru sans alimenter la conversation? Puis-je envisager une nouvelle carrière en qualité de psy (voir le texte de Luc Bédard plus bas)?

Je n’ai pas (encore) d’opinion.

 

Le mot de la pas fine

Pour l’Oscar du meilleur accessoire, l’Academy songe à couronner ex-aequo les palettes et les touffes de dessous-de-bras que porte Rami Malek pour personnifier Freddie Mercury dans Bohemian Rhapsody.

 


What did you do? Oh yeah! ou l’art de ne pas être compris quand on ne comprend rien

Luc Bédard

La semaine dernière, une blogueuse de ma connaissance se plaignait de sa difficulté de parler un anglais fluide dans ses pérégrinations aux États. Je me suis dit craïsse (le bon vieux juron «crisse» en anglais), c’est pas un blogue, son affaire, c’est une blague! Elle y proposait par ailleurs, comme solution, d’écouter au lieu de parler. Tu parles!

Voulez-vous quelqu’un qui en a un vrai, de problème? Moi. Comme pas mal de Québécois de ma génération, je ne parle ni ne comprends, la plupart du temps, l’anglais, surtout celui qui semble se parler avec pas de consonnes tel que je l’entends lors de mes brefs séjours dans le sud des States. Excuse me, mais on ne peut pas être et avoir été (je n’ai jamais compris le sens de cette expression, mais je la trouve jolie). Dans mon Trois-Rivières natal,  des anglophones, y en n’avait juste pas, ou ils étaient grands boss d’une des usines de textile ou de papier ou whatever, et anyway, ne nous parlaient pas.

J’ai bien essayé d’apprendre cette langue grâce à un stage de 42 ans à Montréal. Ce fut peine perdue. Lors des spectacles de Leonard Cohen où il alternait réflexions hyper songées et perles d’humour subtil dans la langue de Westmount, tout le public semblait comprendre sauf moi, qui réagissais systématiquement à contresens, m’esclaffant tout seul quand les autres pleuraient et tentant encore de comprendre quand ils se tordaient d’un rire parfaitement bilingue.

J’ai donc fini, comme mon amie blogueuse et blagueuse, par trouver moi aussi une solution, pas la même qu’elle évidemment: le mimétisme. C’est en fait assez simple, il suffit d’y aller, lors d’un échange avec un partenaire de golf, une réceptionniste d’hôtel, une voisine, whatever again, d’un sourire approbateur accompagné d’une ou deux locutions tout terrain, genre well, yeah, fine (faïne), et ainsi de suite. Les gens, surtout les Américains, n’attendant que l’approbation d’un entourage dont ils se craïssent par ailleurs, s’en satisferont la plupart du temps.

Vous me direz que c’est là un expédient bien facile et même un peu malhonnête. C’est vrai, mais même en partageant la même langue, les échanges sociaux se résument étonnamment souvent à ces marchés de dupes où chacun croit que l’autre l’écoute. Il y a, après tout, des générations entières de psychothérapeutes d’orientation dite humaniste qui ont fort honnêtement gagné leur vie en se limitant à répéter, on appelle ça «reformuler», les jérémiades de leurs patients, qui se sont sentis si compris! Et l’on ne parle pas des psychanalystes dont l’un des plus célèbres a déjà avoué en toute simplicité qu’il lui était arrivé souvent de dormir pendant les séances. Bon, on les comprendra: pour analyser des rêves, dormir est sans doute l’état de conscience le plus synchrone.

Bien sûr, me direz-vous, le mimétisme a ses limites. Il est effectivement peu recommandé d’approuver du chef et d’un yeah le cri de détresse d’un partenaire de golf qui vient de rater un coup et braille un «Oh, how stupid of me!» Dans ces cas, il ne sera pas inutile de tenir compte de ce que les filles appellent, je crois, les émotions, traduisibles semble-t-il par ce que l’on appelle le non-verbal. Il convient en effet de tenir compte du ton, du langage corporel qui comme le pape parle toutes les langues, et du regard. Pas plus con qu’un autre, j’ai appris, avec le temps, à adapter mon mimétisme personnel à toutes les variantes émotionnelles anglaises ou plus si affinités. On sait vivre, même à Trois-Rivières.

Bye.

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Le mur du son

C’est une chose de se dire bilingue, c’en est une autre de parler anglais toute la journée, sept jours par semaine.

 

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Chez Macy’s, pour expliquer que la petite robe moulante, c’était une erreur.

Chez l’esthéticienne, pour décrire le genre de peau que vous aviez à vingt ans et que vous aimeriez retrouver grâce à ses bons soins.

Chez le vétérinaire, pour énumérer les symptômes du chien sur un ton clinique en tentant de cacher l’hystérie qui vous gagne à chaque fois qu’il vomit un fragment de plante vénéneuse.

Au policier, pour trouver une façon d’éviter la contravention. (La bonne vieille technique qui consiste à battre des cils et à faire sa cute ne fonctionne plus du tout du tout. Il faut plutôt opter pour la figure d’autorité maternaliste. Avec des résultats nettement moins fructueux.)

Communiquer constamment dans une langue qui n’est pas la sienne même si c’est celle du rock and roll (voir mon blogue précédent), c’est pas évident. C’est surtout fatiguant.

Parfois, le soir, je décline poliment des propositions de sorties avec mes amies trumpéliennes parce que j’en ai jusque-là de parler anglais.

 

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Je me pensais bien bonne en tant que citoyenne du plus meilleur pays du monde, traductrice de longue date héritière du bilinguisme trudélien (père) dit officiel, lectrice assidue d’auteurs anglo-saxons et accro des séries cultes britanniques.

Or, ce que ces caractéristiques ont en commun, c’est de vous placer du côté récepteur. Le fait de vivre en Trumpélie vous parachute sans parachute du côté de ce que les linguistes appellent le locuteur, c’est-à-dire le dude (ou la dudesse) qui parle.

Oupelaye.

J’ai à peine prononcé deux phrases qu’on me demande d’où je viens. Premier dur coup pour l’égo linguistique. Je réponds «du Canada» parce qu’en général, la seule fois que les Trumpéliens ont entendu le mot Québec, c’est dans l’alphabet radio international: alpha, bravo, charlie… et quebec pour le Q.

(J’exagère un peu. Certains sont venus à Québec, Québec pour le carnaval, mais leurs souvenirs sont flous.)

Alors je me mets à m’écouter parler, c’est-à-dire à surveiller ma prononciation, mes accents toniques, mon vocabulaire et mes verbes irréguliers, et ça ne fait qu’empirer.

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J’avais l’intention de vous montrer le museau d’un chien victime d’un porc-épic, mais c’est vraiment trop horrible. Il aurait fallu que je pirate l’écran d’avertissement sur fond rouge de La Presse+.

Tenez, l’autre jour, j’essayais tout simplement d’expliquer à une de mes voisines que: «Chez nous, les porcs-épics projettent leurs piquants dans les museaux des chiens qui les pourchassent jusque dans leurs terriers le soir quand on les sort pour le dernier pipi.» J’ai réussi, mais j’ai failli abandonner deux fois (à «projettent» et à «terriers») et à la fin j’étais claquée. Tout ça pour rien. Ma voisine, en effet, se foutait comme Trump de la vérité de cette réalité propre à la faune laurentienne.

***

Je me fais parfois taquiner.

Gentiment par mon voisin Peter, qui n’en revient pas de ma façon d’articuler le mot football.

Ou injustement, comme par mon ancien prof de peinture qui s’appelait Miroslav et qui lui-même parlait anglais avec un accent croate (!) à couper au couteau. Ce qui constitue tout de même un exemple frappant du pouvoir d’assimilation de la Trumpélie.

J’ai tout de même de la chance avec mon french accent dans la mesure où il me vaut seulement des railleries plutôt affectueuses. Mes intonations m’apporteraient pas mal plus de problèmes si elles étaient hispaniques, créoles ou AAVE (African-American Vernacular English, ou «anglais dialectal afro-américain»).

 

Chaque langue a sa personnalité propre. Pour ne citer qu’un exemple parmi des milliers, l’anglais utilise bien souvent des verbes là où le français emploie des noms. J’estime que ça dit quelque chose non seulement sur la personnalité de la langue mais aussi sur celle de ses locuteurs.

Dans le même ordre d’idées, je dirais que notre personnalité change quand nous parlons dans une autre langue que la nôtre. Pour en revenir à moi (car pourquoi tenir un blogue si c’est pour parler d’autre chose?), je deviens moins bavarde. Mes explications se font plus courtes. Mes réparties moins rapides et moins incisives. Je ne sacre plus à tous les deux mots, puisqu’il n’existe fondamentalement qu’un seul sacre en trumpélien et que ça devient monotone à la fin, même si on peut en faire des adjectifs, des noms, des verbes et des adverbes, comme avec nos propres sacres. Pour les jeux de mots, c’est possible mais il faut être vraiment en forme.

Le mur du son d’une langue est plus difficile à franchir que ne le sera celui de Trump.

Le pire, c’est autour d’un bon repas en tête à tête avec mon amie B. quand vient l’heure des confidences. L’univers des émotions, des abstractions et des nuances est tout de même plus difficile à pénétrer que celui des changements d’huile au garage. Surtout quand le soir tombe et que la fatigue s’est installée.

Alors j’adopte la tactique que tant de premiers ministres, présidents et influenceurs de tout acabit devraient employer plus souvent: l’écoute. C’est fou ce qu’écouter plus que parler peut vous éviter en gaffes, platitudes, indiscrétions et remarques aussi intempestives que douteuses.

Les barrières sont rarement utiles, mais celle de la langue a ses avantages.

Et, magiquement, vous passez pour quelqu’un d’attentif, d’empathique et de compréhensif.

Ça aide à se faire des amis.

 

 

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Black Strat

Qu’apprends-je en lisant mon Rolling Stone cette semaine? David Gilmour, front man et guitariste de Pink Floyd, vend sa Black Strat.

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David Gilmour et sa Black Strat. Photo Christie’s.

La nouvelle a fait le tour des magazines, revues, sites web et blogues à vocation musicale en moins de temps qu’il n’en faut pour apprendre l’accord de sol majeur. Si cela vous laisse froids, sachez qu’il s’agit de la guitare avec laquelle il a composé et exécuté Shine On You Crazy Diamond et Comfortably Numb.

Et si vous n’êtes toujours pas interdits, dites-vous que c’est comme si Mozart avait vendu son piano Fisher Price. Comme si la Castafiore avait vendu ses bijoux. Comme si Donald Lautrec avait vendu sa moustache.

David Gilmour est aujourd’hui âgé de 72 ans. Des guitares, il en possède à la tonne. En confiant à la maison d’enchères Christie’s la vente de sa Black Strat et de quelque 120 autres instruments, il compte renflouer les organismes caritatifs qu’il a fondés il y a déjà de nombreuses années. Non, il n’a pas vraiment l’intention de prendre sa retraite, il compose encore, mais il ne se dit pas attaché à tous ses instruments. Il a peut-être attrapé lui aussi la folie du rangement à la Marie Kondo.

Me voici donc scotchée à YouTube, en train d’écouter en boucle les solos des deux susdits classiques. La diversion fut salutaire et m’a délivrée de Bohemian Rhapsody que j’ai redécouverte en voyant le film et qui m’obsède jour et nuit depuis. Bismillah, we will not let her go!

Si je n’en avais pas déjà plein les mains avec le piano, je réaliserais un vieux rêve et je me mettrais à la guitare électrique. Pas n’importe laquelle. Celle-là même que vend Gilmour, soit la Fender Stratocaster, un instrument classique, robuste, fiable, ergonomique, esthétique et surtout très polyvalent. Un instrument qui s’est décliné en plusieurs modèles depuis sa conception en 1954 mais qui n’a jamais perdu son âme.

Après Queen et Pink Floyd, je suis passée chez Led Zeppelin. YouTube m’a amenée à Washington le soir où les trois membres survivants ont reçu les Kennedy Center Honors, assis au balcon de la grande salle à côté de Barack et Michelle Obama. Comme Brian May de Queen, comme Keith Richards des Rolling Stones et comme David Gilmour, ils ont la tignasse blanche, le menton double et la ride profonde. Ils possèdent cependant la qualité indéniable d’être toujours vivants, contrairement à Freddie Mercury, Prince, David Bowie et tant d’autres.

Ce que l’on apprend avant l’âge de 20 ans ne s’oublie pas. (Exception faite du latin et de la résolution d’équations à deux inconnues.) J’ai oublié des noms, des gens, des lieux, des pièces de piano, mais je suis encore capable de skier et de chanter par coeur presque toutes les chansons des Beatles (entre autres). Comme je suis capable de hurler en tentant pathétiquement d’en imiter le timbre toutes les notes du solo de guitare dans Comfortably Numb.

Le solo de Jimmy Page dans Since I’ve Been Loving You de Led Zeppelin me chavire autant que lorsque je l’écoutais au début des années 70, dans les affres de l’adolescence. Celui-là et tant d’autres me font sentir aussi folle, aussi mêlée, aussi fragile, aussi forte et aussi vivante. Aucun autre instrument ne pourrait se substituer à la guitare de Jimmy Page. Aucun autre ne saurait vous tordre le cœur de manière aussi exquise. J’en suis encore toute remuée à chaque écoute. Le ravissement est intact, 50 ans plus tard. Même que j’économise mes écoutes, de crainte que la sensation ne finisse par s’émousser, à la longue, quand même.

 

Rien ne bat le rock and roll et ses racines profondes, le blues, auquel les Rolling Stones reviennent sans cesse. Rien ne bat toute cette bande de septuagénaires qui continuent de brûler les planches à l’âge où Donald Trump devrait avoir de sérieux problèmes de santé. Ils m’émeuvent, toute la gang. Et vous ne me ferez jamais croire qu’ils le font pour l’argent.

Leur musique n’arrive pas à vieillir. On verra dans cinquante ans si on peut en dire autant de Cardi B.

Je n’aime pas la nostalgie, néanmoins, et j’essaie de surnager à peu près dans l’évolution de la musique. Si je suis d’une extrême exigence face aux interprètes classiques, je suis bon public en matière de musique pop actuelle. Moi, Bruno Mars et Maroon 5, je trouve ça l’fun. J’aime bien les tounes processées de Taylor Swift. J’aime même Nickelback, au point où je me demande pourquoi une foule de gens se plaisent tant à les détester. Ils me donnent envie de courir ou de marcher plus vite dans le sentier. Ils me mettent du oumph dans le ronignechou. Je ne comprends pas ce que les Trumpéliens trouvent toujours à redire à propos du spectacle de la mi-temps au Super Bowl. Le toton de l’une, le finger de l’autre. Beyoncé était trop politique. Lada GaGa était trop, point. Adam Levine n’était pas assez. Heu, dudes, c’est de la musique pop ici, là, de l’entertainment américano-cheapo-consommable, pas une fucking symphonie de Mahler, tsé. Que demandez-vous au juste?

Le rock and roll, qu’il soit britannique, américain, progressif, hard, glam ou grand-père, m’a appris l’anglais, la musique et une chose ou deux sur les peines d’amour. Il m’a secouée, bercée, choquée et rassurée. Il continue de le faire. Et il prend un sens que je ne lui aurais pas soupçonné à 16 ans:

Remember when you were young, you shone like the sun.
Shine on you crazy diamond.
Now there’s a look in your eyes, like black holes in the sky.

Rappelle-toi, quand tu étais jeune, tu brillais comme le soleil.

Brille ô diamant fou

À présent tes yeux sont comme des trous noirs dans le ciel.

 

Alors, pour me consoler de perdre mon éclat de diamant fou, je regarde Bruce Springsteen raconter sa vie et ses chansons sur Broadway via Netflix. Que voilà une vision propre à vous remonter le moral.

 

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Marketplace

Selon certains scientifiques, nous serions entrés dans l’Anthropocène, c’est-à-dire l’ère caractérisée par le répercussions de l’activité humaine sur l’écosystème de la Terre.

Je propose un autre terme, plus spécifique: l’Objectocène, l’ère de l’objet manufacturé.

Nous avons inventé les objets, nous continuons à les fabriquer, il vont avoir notre peau.

Dur, dur de faire de l’air…

L’idée de se détacher des objets fait heureusement son chemin. Le Pacte pour la transition compte à ce jour plus de 260 000 signataires qui se sont engagés (de même que tous ceux qui n’ont pas signé mais qui n’en agissent pas moins) à domper moins d’objets dans les sites d’enfouissement et donc à acheter moins, ou encore à magasiner sur le marché des objets d’occasion dans la mesure du possible.

Avec son livre La Magie du rangement et son émission L’Art du rangement, l’Américaine d’origine japonaise Marie Kondo fait des adeptes dans tous les groupes d’âge et toutes les classes sociales. Et si ça fait de la bonne télé, c’est que l’action de se débarrasser d’objets, même inutiles ou encombrants, provoque de vives émotions chez les participants. Ce n’est pas l’ordre qui est payant pour Marie Kondo, ce sont les larmes.

Mes parents sont nés pendant la Première Guerre mondiale, dans un Montréal qui était à l’époque plus pauvre et plus pollué que Londres. Ils ont connu les pénuries, les restrictions et les sacrifices exigés par la Crise économique puis par la Deuxième Guerre mondiale. Pour eux, il était presque inconcevable de se départir d’un objet manufacturé, aussi dérisoire soit-il. Comme le titrait le magazine en ligne Financial Review dans son édition du 27 mars 2017: «Vous aimez le rangement et le minimalisme? Vous êtes probablement riche et show-off.» (https://www.afr.com/lifestyle/home-design/interior-design/love-decluttering-and-minimalism-youre-probably-rich-and-showing-off-20170327-gv73n0 ) Mes parents ne s’étaient jamais remis de l’insécurité originelle.

… alors aussi bien que ça rapporte

Pourquoi, alors, ne suis-je pas encouragée de voir la foultitude infinie d’objets à vendre sur Marketplace, l’application de petites annonces associée à Facebook? (Je vous signale que la Trumpélie du Sud compte à elle seule 22 millions d’habitants, soit l’équivalent de 60% de la population du Canada. Ça fait beaucoup de cochonneries à vendre.)

Parce qu’au lieu de me donner confiance en la possibilité d’une transition écologique, ce colossal marché aux puces virtuel me happe et me traîne dans les fonds de ruelle les plus tristes de l’expérience humaine.

Je n’y vois qu’une montagne d’objets hideux, inutiles, cheap, que l’océan de la consommation déverse sur mon écran comme une écume malodorante.

Tout au long de notre vie, nous sommes poussés à nous procurer des objets associés aux différentes étapes que nous traversons.  Et comme une armée en marche laisse derrière elle des ruines, des ordures et des champs brûlés, nous abandonnons derrière nous les objets que le temps nous aura rendus inutiles.

Je vous jure que je n’ai inventé aucune des petites annonces suivantes.

Parfois je ris

Robe de mariée, taille 8, portée seulement une fois.  L’on se réjouit qu’elle ait choisi une nouvelle tenue pour son second mariage.

Bague de fiançailles.  Ah ben, l’enfant de chienne.

 Jeans, 5$. La semaine dernière, le magasin Gap du principal centre commercial de la région vous offrait 30$US pour votre vieux jean.

La Bible en 6 cassettes, 15$. Les lecteurs de cassette ont à peu près l’âge de Moïse.

Dents en or 22 carats Grillz, 35$ par dent ou spécial 20 dents pour 500$.

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Ballot de vêtements pour femmes, 2$. Tant qu’à attendre un acheteur qui va de toute manière te proposer 50 cents, pourquoi ne pas apporter le tout à la Saint-Vincent-de-Paul, tsé?

Stock de produits ménagers, à partir de 2$.  «On n’a pas pu résister aux spéciaux de Costco et là on a besoin d’espace dans le garage», ou bedon «On a eu une passe du tonnerre sur un camion de livraison.»

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Exemplaire dédicacé de The Art of the Deal, de Donald Trump, couverture rigide, 500$. Quand on est bibliophile…

Profiteroles, 1$. Chacun? Légèrement lichés? Moins chers sans le bout de fraise? Livrés par FedEx?

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Parfois je pleure

Je vends les jouets de ma fille de 6 ans. Elle continue à avoir un comportement terrible et elle fait de mauvais choix à l’école. J’ai des poupées « My Life », des Barbie, des jouets en mousse, etc., etc. Demandez-le, je l’ai. 10$ et plus.

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Le mot de la pas fine

Quand l’écrivain français Yann Moix a fait son éclatante sortie à propos de ses préférences amoureuses, vous savez quoi? Ça ne m’a rien fait. Niente. Nada. Nichts. Indifférence totale. Au point où j’ai commencé à m’inquiéter.

Vieillirerais-je?

Moix, Beigbeder, Houellebecq, toute cette gang d’écrivains français, je me fous, mais alors je me contre-câlisse de ce qu’ils disent, pensent et écrivent.

Je les échangerais cent fois, tout de suite et pour toujours contre un seul Yvon Rivard.

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https://www.ledevoir.com/lire/522212/entrevue-yvon-rivard-devant-l-extreme-fixite-des-choses-qui-passent

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Homo sapiens futuo opulentus

Cette semaine, renouez avec Luc Bédard, qui a une chose ou deux à dire sur la pauvreté, la culture et l’histoire.

 


 

Avez-vous la vague impression de vous être appauvris ces dernières années? Si oui, les économistes vous donnent raison. C’est un fait: les pauvres sont plus pauvres que jamais et la classe moyenne est en voie de disparition.

Pendant ce temps, les riches s’enrichissent. Quand je dis riches, je ne pense pas aux riches Cadillac/chalet dans les Laurentides/souper au resto le vendredi soir. Non. Je parle des riches Lamborghini Aventador/yacht à la marina de Portofino/bouteilles de vin à 800 $. Comme disent les Trumpéliens, y’a les riches et y’a les fucking rich ou, en langage scientifique, Homo sapiens futuo opulentus.

Se promener dans les rues de Palm Beach, c’est rencontrer des membres de l’espèce Homo sapiens futuo opulentus à chaque pas. (On est toujours le pauvre de quelqu’un, néanmoins, et les Palm Beachers font figure de crottés à côté des vrais fucking rich de la Russie, de la Chine et des pays du Golfe Persique, les Homos sapiens superfutuo opulentus.)

On est frappé, cependant, par leur manque d’imagination. Ce sont toujours les mêmes objets et les mêmes marques qu’ils achètent. Personnellement, si je voulais devenir une experte du marketing, je passerais par-dessus les quatre ans d’université et je me ferais un stage, même non rémunéré, chez LVMH Moët Hennessy Louis Vuitton, d’autant que le siège social est à Paris et pas à Victo.

https://fr.wikipedia.org/wiki/LVMH_-_Moët_Hennessy_Louis_Vuitton

Les riches et l’art

Les riches ont des besoins eux aussi. Après tout, il y a «Homo sapiens» dans leur nom. Une fois qu’ils ont protégé leur corps contre les intempéries, qu’ils se sont nourris et qu’ils se sont mis à l’abri des dangers dans un logis,  il faut bien qu’ils passent à la satisfaction des besoins dits supérieurs.

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Une création de Givenchy, déjà vintage, collection 2010.

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Le restaurant d’Alain Ducasse, à l’Hôtel Plaza Athénée, à Paris. Compter 600 $ par personne.

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Une propriété de Palm Beach, évaluée à plus de 72 millions $US. Quelqu’un peut-il prévenir l’architecte qu’on n’est plus au XVIIe siècle?

 

Et c’est ainsi qu’ils s’intéressent à l’art.

On ne va pas le leur reprocher, n’est-ce pas? Et puis ce n’est pas nouveau. Depuis la Renaissance, de Lorenzo de Médicis à Guy Laliberté, les riches et les puissants ont encouragé des artistes et leur ont commandé des œuvres. Quelle est la part d’amour authentique de l’art et celle de l’affichage du statut social dans cette démarche, on ne le saura peut-être jamais. Et, au fond, ça n’a pas beaucoup d’importance.

L’art a en effet tout pour attirer les riches

Et c’est pourquoi l’art est devenu un luxe impensable pour 99,88 % des Homo sapiens.

J’emprunte au site suivant (d’origine indienne, semble-t-il) les facteurs qui rendent l’art si attractif pour les riches: https://liveyourpassion.in/self-interest/art/Latest-trends-in-Art/What-makes-Modern-Art-so-Expensive–346

La satisfaction émotionnelle. Les sensations fortes et le plaisir n’ont pas de prix, et les gens sont disposés à payer des sommes ahurissantes pour un produit capable de leur procurer d’intenses réactions émotionnelles.

L’offre et la demande. La rareté d’un bien fait monter son prix. Les oeuvres d’un artiste mort sont par définition en nombre fini. Malheureusement, un mort comme Van Gogh ne peut pas s’enrichir, même si ses oeuvres se vendent aujourd’hui des gonzillions de dollars et ce, selon des voies souvent souterraines.

Le marketing.  Si les œuvres d’un artiste apparaissent dans des magazines populaires ou si elles intègrent des collections célèbres, elles obtiennent une validation externe,

La réputation de l’artiste. Un exemple suffira à illustrer ce facteur. Un critique gastronomique londonien du nom de A.A. Gill acheta un jour un portrait de Staline exécuté par un artiste communiste. Il tenta ensuite de vendre le tableau à la firme d’enchères Christie’s, mais il se heurta à une fin de non-recevoir, Christie’s refusant d’être associé à Staline. Gill demanda alors aux gens de Christie’s ce qu’ils auraient fait si le portrait avait été l’œuvre du célébrissime artiste britannique Damien Hirst. Ils répondirent qu’ils l’auraient certainement acheté. Gill ne fit ni une ni deux. Il pogna le téléphone et appela Hirst, lequel apporta des changements minuscules au tableau à l’aide d’un stylo-feutre puis le signa. Christie’s se montra alors disposé à payer jusqu’à 20 000 livres anglaises pour le tableau.

Investissement, statut social et branding. Trois facteurs qui se passent d’explications dans ce contexte-ci.

 

Les grandes foires d’art hivernales du sud de la Floride

Tout au long de « la saison » (c’est-à-dire l’hiver), de Miami à West Palm Beach, se tiennent de grandes foires d’art qui attirent marchands d’art, artistes, collectionneurs et simples amateurs. J’avais l’habitude de toutes les visiter avec ferveur, mais depuis deux ou trois ans, je suis comme qui dirait tombée tannée d’aplomb.

Tout n’est pas dénué d’intérêt dans ces méga-expositions, mais je détecte chez les commerçants un désir si explicite de vendre aux plus-que-riches (mais moins-que-connaisseurs) que je préfère écumer les friperies dans l’espoir d’y dénicher un chef-d’œuvre ignoré.

Voici, en images, le genre d’oeuvres qui ont l’art (!) de me mettre en beau ta.

 

 

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Un des NOMBREUX et IMMENSES tutus peints par Ewa Bathelier. Il y en a littéralement partout. C’est tellement commercial que… PU capable.

 

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La combinaison (combine?) Marilyn et poussière de diamant est si clairement établie pour plaire aux nouveaux riches que j’ai envie d’implorer les galeries qui en font le commerce de laisser cette pauvre petite reposer en paix.

 

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La dernière fois que j’ai vérifié, cette oeuvre en plusieurs exemplaires se vendait 18 500 $US pièce. Le néon n’a pas fini sa vie utile en tant que moyen d’expression artistique, mais cette oeuvre de David Drebin devrait plutôt s’intituler: «Please Instagram me!»

 

Pour finir, il fallait un extrait vidéo pour décrire les oeuvres de papier de l’artiste chinois Li Hongbo. Partout, elles attirent les foules et partout elles sont présentées par de jolies filles. Ce sont des pièces très étonnantes mais, selon moi, des gadgets et non des oeuvres d’art.

 

 

Le mot de la pas fine

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Lundi dernier, Donald Trump a reçu les Tigers de l’université de Clemson à la Maison-Blanche pour souligner leur conquête du championnat du football collégial.  « All great American food », a-t-il décrété avant de souligner qu’il avait payé de sa poche ce festin composé de hamburgers, de frites et de pizza fabriqués par les empires du fast-food. Il ne manquait que le Poutine.


La culture? No, sir!

Luc Bédard

Vous ai-je raconté que chez-moi, le chez-moi de Trois-Rivières de quand j’étais enfant, nous n’avions en tout et pour tout qu’un seul disque? Eh oui, un 45-tours d’Andrée Champagne,  qui était déjà Donalda mais pas encore ministre du gouvernement conservateur. Elle y chantait je ne sais plus quoi – sur disque, pas au PC où elle se spécialisa surtout dans la figuration de premier plan – et les nerfs, svp, je n’étais qu’un enfant sans souvenirs ou presque et là je suis un vieux qui n’en aura peut-être plus, alors je ne peux pas tout me rappeler et merci de votre mansuétude.

Nous n’avions qu’un disque et pas de livres. Non que mes parents n’eussent aimé en avoir, mais bête de même, c’était trop cher. Je me serais bien rabattu sur l’école, la petite école de quartier tenu par des religieuses avec une aile pour les garçons, une pour les filles et deux cours de récréation tout aussi genrées. Mais de bibliothèque, y en n’avait pas à l’école non plus. Trop cher aussi sans doute aux yeux de la sœur économe, et anyway la lecture n’était pas si conseillée pour de jeunes cerveaux qui auraient pu y trouver matière à pécher. Même la Bible, avec les histoires nébuleuses de Marie-Madeleine, ô boy…

Je n’ai jamais non plus fait partie des Jeunesses musicales ni concouru à l’émission des Jeunes talents Catelli qui passait le dimanche soir à Télé-Métropole (l’ancêtre de TVA) et où se pavanaient de jeunes bourgeois tout endimanchés, propres sur leur personne et dans leur diction apprise à l’école de chant de madâme du Cul-de-Poule. Je les haïssais – en vérité, les jalousais – bien sûr, mais me consolais en me faisant croire que mon talent à moi était naturel. Me semble, ouais… Ça et l’accordéon appris «par oreille», c’était ce qu’on laissait aux pauvres pour leur faire croire qu’ils se situaient encore une coche au-dessus des rats.

Tout ça pour dire que je suis né inculte, comme. Et le serais resté toute ma vie si la Révolution tranquille n’avait brutalement ouvert les portes des vraies écoles aux crottés, les emplissant – les écoles, pas les crottés, coudonc, regardez-vous ailleurs quand vous me lise ? – d’une odeur même pas encore sulfureuse car on était trop surpris de même se trouver là. Je fus admis au cours classique de l’école secondaire, faisant par la même occasion un finger au Séminaire Saint-Joseph où il aurait fallu payer ou s’engager à devenir curé.

J’en profitai pour apprendre le latin – que je parle encore couramment mais c’est drôle, on ne me comprend pas quand je vais en Italie -, un peu de grec et beaucoup, beaucoup de français. L’histoire aussi, surtout celle de la France mais tout de même un peu aussi de mon pays le Québec. C’était pas beaucoup mais ça changeait tout de même des bons missionnaires et des méchants Iroquois mangeant le cœur du père Brébeuf et, en général, de ce qu’on appelait alors les Indiens, fourrables à merci, qui vous fourguaient avec un sourire idiot dix belles peaux de castor même pas synthétiques en échange d’un miroir et d’une bouteille de mauvais whisky.

Je ne sais pas combien d’autres peuples sur terre furent ainsi privés de culture et de la plus élémentaire connaissance de leur propre histoire chrétiennement colonisée. Je sais cependant, depuis que la culture était le fait des riches et c’était touttt. Les crottés n’y avaient pas droit et de toute façon, ils n’auraient pas su qu’en faire. C’est pas pour rien qu’ils étaient crottés ! Z’auraient été capables de pisser dans le violon, de se vous-savez-quoi avec les pages déchirées d’un livre, ou de revendiquer une quelconque dignité en apprenant qu’ils avaient déjà été autrement que sous-humains.

Je ne le sais pas. Mais je sais que quelque part dans ma tête et mon cœur, je suis encore, et pour les siècles des siècles, en crisse. Pour paraphraser Forrest Gump, qui lui aussi faillit être privé de tout, c’est tout ce que j’ai à dire là-dessus pour le moment.

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SPAM

Avant que le pain ne devienne dur et granuleux comme une slab de ciment…

Avant qu’on ne fasse pleuvoir de la coriandre sur tout ce qui se mange…

Avant qu’on ne déguste du poisson cru en gloussant de bonheur comme des Inuits…

Il y avait le Spam.

 

Après avoir sustenté les soldats américains pendant la Deuxième Guerre mondiale, le Spam a fait son entrée dans les garde-manger civils d’Amérique du Nord.

Pour les mères déprimées comme la mienne, c’était une bénédiction. Une viande qui passait de la canne à la tranche de pain sans qu’on n’ai besoin de la faire cuire ni de la réfrigérer, que demander de plus le lundi midi quand les enfants revenaient de l’école et qu’on avait érigé un périmètre de sécurité infranchissable autour de la laveuse à tordeur et que les vitres embuées bloquaient les maigres rayons de soleil qui filtraient encore entre les sheds de la ruelle.

Pour les femmes énergiques et déterminées comme ma belle-mère, c’était l’aliment du futur, un pur produit de l’industrialisation et du progrès, un aperçu des promesses de la modernité, au même titre que, pour rester dans le domaine de l’alimentation, le mélange à gâteau Betty Crocker et le jus d’orange Tang.

Au Québec, le Spam est aujourd’hui aussi difficile à trouver que les truffes en Trumpélie. Si vous faites votre épicerie en ligne, il n’y a que chez Walmart que vous pourrez en dénicher. De toute manière, qui oserait aborder le gérant de son marché d’alimentation préféré pour réclamer qu’il en garnisse les tablettes?

En Trumpélie, cependant, le Spam se vend encore confortablement, probablement mieux que les bijoux de Caroline Néron chez nous. Il se décline d’ailleurs en 15 variétés, dont le Spam teriyaki et le Spam au chorizo. Ça ne s’invente pas.

Le fabricant du Spam, Hormel Foods, n’essaie pas de faire passer son produit pour ce qu’il n’est pas. La compagnie embrasse résolument et humoristiquement les caractéristiques de son produit et la condescendance des gastronomes avertis. C’est ainsi que l’on apprend sur son site qu’elle a vendu plus de 8 milliards de boîtes de Spam à travers le monde et qu’il existe à Austin, au Minnesota, un musée consacré aux produits Spam. Slogan maladroitement traduit : «Nous donnons un tout nouveau sens au mot cubisme.» Chapeau.

https://www.spam.com

Le Spam, c’est tout ce qu’un aliment ne doit pas être. Trop transformé, trop gras, trop salé, trop sucré, trop douteux quant aux origines de ses ingrédients («porc et jambon»), trop emballé dans sa canne d’aluminium aux couleurs criardes. Le Spam ne mérite même pas le nom d’aliment. Il s’agit d’un produit industriel hérité d’une époque révolue. Et s’il semble, à en croire les statistiques de la compagnie, avoir encore un avenir devant lui (du moins en Amérique du Nord et en Asie), il compromet certainement celui de la survivance sur la planète.

 

***

 

Quand le Spam m’a sauté aux yeux dans l’allée où je cherchais du thon en boîte, j’étais bien déterminée à écrire un blogue sarcastique, déjanté et hilarant sur le sujet. Je me tapais sur les cuisses seule devant mon écran d’ordinateur.

Et puis, c’est comme si les deux boîtes qui traînaient sur mon bureau depuis lundi s’étaient insinuées dans mon inconscient et m’avaient fait ramollir. Le goût d’en rire a commencé à me déserter.

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Et je crois bien qu’il m’a définitivement quittée quand j’ai écrit les passages sur les mères des années 60.

Je ne suis pas la première à qui ça arrive. Ce n’est pas que je me compare, tant s’en faut, mais le Spam a déjà inspiré nombre d’artistes, dont le plus connu est sans doute Andy Warhol.

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Andy Warhol, SPAM, 1980.

Deux designers ont signé un ouvrage complet sur le sujet, rien de moins qu’un genre de bible du Spam.

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http://thebookofspam.com

Le Spam, avec sa composition, son emballage, son marketing, est un produit si affreux, voire si répugnant, qu’il en acquiert une sorte de perverse beauté.

Le Spam, c’est comme la porno: personne n’en consomme, mais il s’en mange 12,8 boîtes par seconde dans le monde. C’est peut-être justement la chair rose et salée du Spam qui m’inspire cette comparaison, mais je me dis que le Spam est à l’alimentation ce que la porno est à l’amour. On n’a pas tous les moyens de s’offrir du bœuf wagyu.

À propos de moyens, les échantillons que j’ai achetés au marché d’alimentation de mon quartier coûtent 2,90$ US pour 340 grammes, soit environ 8,50$ US le kilo. Le Spam demeure donc presque deux fois moins cher que le bœuf haché mi-maigre.

Et là, vous commencez à voir pourquoi j’ai perdu le goût de rigoler comme la bourge cultivée et condescendante que je suis?

Selon les estimations de 2017 du Census Bureau, le taux officiel de pauvreté se chiffre à 12,3% aux États-Unis. Autrement dit, 39,7 millions d’Américains vivent dans la pauvreté. Par ailleurs, plus de 75% des ménages pauvres sont dirigés par des femmes (données de 2012).

Des femmes comme ma mère et ma belle-mère.

Notre ancien Premier Ministre, Philippe Couillard répondrait probablement qu’avec 2,90$, à plus forte raison 2,90$ US, on peut se procurer une courge, des légumineuses, des oignons et des tomates et concocter une casserole drôlement plus nutritive qu’une canne de Spam.

Encore faut-il savoir ce qu’est une courge (parfois, le caissier de l’épicerie me demande ce que c’est avant de puncher le prix), encore faut-il la trouver au dépanneur si on n’a pas de char pour se rendre dans une grande surface et encore faut-il avoir le temps et l’énergie de touiller tous ces sains ingrédients (ce n’est pas évident quand vous avez trois jobs ou que vous êtes déprimée).

Quand j’ai ouvert la canne de Spam classique (et non la seconde que j’ai achetée, le Spam à la dinde), j’ai fait le même trip que Marcel Proust avec ses madeleines, en moins bien écrit et en plus prolétarien.

Il m’est revenu l’odeur âcre de l’eau de Javel du lundi midi, la texture de la laine mouillée des mitaines en hiver, les vagues de couleur enfermées pour toujours à l’intérieur des billes.

Des souvenirs pas chers, un peu tristes, mais indélogeables, comme le Spam.

 

Le mot de la pas fine

Je n’ai pas pu résister à partager ce chef-d’œuvre avec vous. Vous n’êtes pas obligés de me remercier par écrit.

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