La terre est plate

J’ai parcouru le week-end dernier les 2700 kilomètres qui séparent la Trumpélie du Sud des Laurentides. C’est du millage, comme on dit. Or, dans tout ce périple, je n’ai ni vu ni senti de courbure. J’en déduis que la terre est plate.

Mike Hugues, dont j’ai parlé l’an dernier sur cette tribune, avait raison après tout.

Bien sûr, il y a le problème des photos prises de l’espace. Je postule qu’il s’agit d’habiles montages Photoshop.

Si je suis capable grâce à Photoshop d’enlever trois pouces à mon tour de taille sur chacune des photos qu’on prend de moi, je ne vois pas pourquoi un bon infographiste ne pourrait pas nous faire croire que, vue de la surface lunaire, la terre a la forme d’une boule.

Il y a aussi ce qu’en disent les scientifiques et leurs modèles, mais tout le monde sait qu’ils sont à la solde de sociétés multinationales, voire secrètes ou pire, pharmaceutiques, et qu’on ne peut prêter foi à leurs affirmations.

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Je crois désormais que la terre est plate car c’est ce que mon expérience personnelle, mes perceptions personnelles, mon vécu personnel me suggèrent. Si, moimoimoi, avec mes cinq sens, et mon sixième tant qu’à y être, je n’obtiens en fait d’information subjective que des suggestions à l’effet que la terre est plate, pourquoi m’embarrasserais-je de points de vue différents, de témoignages d’experts, d’expériences menant à des conclusions contraires? J’y crois, donc c’est vrai.

Anyway, le monde, la réalité et la vérité vont s’éteindre en ce qui me concerne en même temps que moi et cette assurance confère à mes croyances une valeur finale et incontestable.

Pendant que je suivais les outardes vers la Caquélie (je l’avais prédit, nanana), l’Alabama et l’Ohio ont adopté des lois qui interdisent à toutes fins utiles l’avortement. Au final, la peine de prison d’un violeur pourrait être sensiblement plus courte que celle d’un médecin coupable d’avoir pratiqué un avortement.

J’ai même eu vent de projets plus ou moins vagues de réimplanter de force dans l’utérus l’embryon prélevé dans une trompe lors d’une grossesse ectopique et d’enquêter sur les cas de fausse couche qui pourraient sembler douteux.

Depuis que je me suis réinstallée sur mes trois arpents de neige, 450 000 téléspectateurs insatisfaits ont signé une pétition pour exiger que les scénaristes de la série Game of Thrones récrivent la huitième et ultime saison. Je n’ai lu nulle part qu’un mouvement aussi vaste se soit mis en branle pour contester les lois anti-avortement.

Remarquez, je comprends ces fans. Moi aussi, j’ai trouvé que Guerre et paix, L’insoutenable légèreté de l’être et Cent ans de solitude finissaient drôle. Mais que voulez-vous, je ne me suis plaint à personne: on m’a appris que j’étais née pour un petit pain.

En même temps que je retrouvais mes chats et mon pain tranché Saint-Méthode, je relisais les billets que j’ai signés ici depuis novembre 2018. J’ai parlé notamment d’un grimpeur solitaire, des nouvelles saintes de la culture pop, des power couples, des riches et de leurs caprices, des vedettes qui se déguisent et de Donald Trump, beaucoup de Donald Trump.

Or je constate que le véritable fil conducteur de cette saison n’est pas Donald Trump mais bien l’ego et toutes ses incarnations.

Dans un monde obsédé par l’ego, la Trumpélie est l’empire de l’ego. Ce n’est pas complètement sa faute, mais depuis qu’elle s’est déclaré une destinée manifeste, elle n’a pas beaucoup travaillé sur son détachement bouddhiste, mettons.

Si la valeur ne se mesure qu’à la renommée, s’il n’y a d’élégance qu’à travers une sacoche hors de prix, s’il n’y a de beauté que dans la pratique assidue et rigoureuse du soin personnel, il ne peut y avoir de Vérité que de vérités individuelles.

Dès lors, que faire d’autre que de devenir une vieille dame indigne qui prend son petit-fils par la main pour marcher avec lui jusqu’au bout de la terre (plate) en lui parlant d’art, de poésie et de nature.

Et aussi d’un peu de politique.

 

Le (vrai) mot de la fin

Mon dernier souper en Trumpélie, je l’ai pris dans un petit resto sympa du sud de l’État de New York. Le napperon de papier portait cette citation de Vaclav Havel, l’auteur et homme d’État tchèque. Il paraît qu’elle est célèbre, mais je ne l’avais jamais vue. Merci, Lost Dog Café. Ces paroles m’ont donné… espoir.

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Soit nous portons l’espoir en nous, soit nous ne le portons pas. L’espoir est une dimension de l’âme et il ne dépend pas par essence d’une observation particulière du monde ou d’une estimation de la situation… Dans ce sens profond et puissant, l’espoir n’est pas la même chose que la joie venue du fait que tout va bien ou que la volonté d’investir dans des entreprises qui sont manifestement destinées à un succès rapide; c’est plutôt une capacité de travailler pour un projet parce que ce projet est bon, et pas seulement parce qu’il a une chance de réussir… L’espoir n’est résolument pas la même chose que l’optimisme. Ce n’est pas la conviction qu’une chose va bien finir, mais la certitude qu’une chose a un sens peu importe son résultat.

 

 

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Deux listes

Après mon billet, André Hamel nous offre un extrait inédit de son prochain roman à paraître chez Leméac.


Premier lundi de mai à New York

Le Met Gala est une soirée qui se tient tous les ans à New York, le premier lundi de mai, afin de recueillir des fonds pour le Metropolitan Museum of Art Costume Institute (Institut du costume d’Art du Metropolitan Museum). Le choix des invités est confié à Anna Wintour, éditrice du magazine de mode Vogue et grande prêtresse de la vacuité dispendieuse. Coût du billet: 35 000 USD.

Et supposons que le rêve de ma vie est d’assister à ce gala et que je sois disposée à encaisser mon REER à cette fin. Est-ce à dire que je sors mes stilettos achetés en vente chez Aldo et que le tour est joué?

Naaaan.

Car Anna Wintour n’inscrit sur sa liste que des noms de vedettes/icones/idoles du showbiz trumpélien. Des A-listers, comme on dit, des staaaars, des power couples.

L’événement est toujours assorti d’un thème, auquel les invités ne sont pas tenus de se conformer, quoique la pression soit forte.

Demandez à mes amis: j’adore les partys à thème. Décorer la maison avec un budget en argent de deux piasses et en temps de deux jours, écumer les friperies pour se trouver un costume, j’adore. Un éclat de rire vaut bien un peu de ridicule, surtout auprès d’une gang qui a été témoin au fil des ans de vos 50 nuances de grise.

Mais disons que je garde ça intime.

Si vous pensiez que les soirées des Oscars, Grammys et autres remises des Nobel de la culture cheapo-pop forment le cadre des plus extrêmes excentricités vestimentaires, ajustez vos iPads sur les sites qui valent vraiment la peine que vous y perdiez votre temps et sachez qu’ils équivalent à des perrons d’église par un dimanche des années 50 comparés au Met Gala.

Toutes les supercélébrités se collent à un créateur de mode pour l’inviter à leur gosser une tenue, que dis-je, un édifice qu’on dirait issu de l’union contre nature du Cirque du soleil et du pont Champlain.

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Notre Céline nationale, nouvellement désinhibée et fortement inspirée par un séjour déshydratant à Las Vegas.

 

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Hailee Seinfeld. Pareil comme moi quand je dis: « Non merci, pas de vin. »

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Si le chapeau te fait…

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Les chaussures de Serena Williams. C’est sûr qu’il y a plein de balles à courailler pendant une soirée pareille.

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Il faut savoir lire entre les lignes des diktats de la mode pour s’habiller comme Cara Delevingne.

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La chanteuse Katy Perry est parée en cas de panne de courant.

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La chaussette mi-jambe fait un retour.

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Lady Gaga avait empilé trois autres costumes sous celui-ci.

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L’acteur Ezra Miller n’avait pas assez d’yeux pour tout regarder.

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J’espère que les boulettes sont véganes.

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On sent que ce dude n’a pas de complexe.

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Le même dude, descendu de son palanquin.

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RuPaul, roi des drag queens, avait choisi une tenue masculine.

Pour voir encore plus de tenues déconcertantes: https://www.nytimes.com/2019/05/04/fashion/what-is-the-met-gala-and-who-gets-to-go.html

Et les voilà qui se pointent sur le tapis rouge (rose), qui prennent la pose, qui font des moues, qui jettent un regard de mépris sur le laquais à qui l’on confie la tâche d’étaler leur ample traîne sur le sol. Finalement, ils détournent le regard de ce monde de petites gens, de cloportes, de culs-terreux pour se diriger vers le saint des saints, le lieu ésotérique où les journalistes ont encore plus de mal à pénétrer que dans la salle de presse de la Maison-Blanche.

Toute cette mascarade se déroule avec un sérieux, une solennité dis-je, que même la cour d’Angleterre n’ose plus assumer.

Il faut quand même posséder une assurance, une confiance made in Hollywood pour se prêter à un jeu pareil en se disant qu’on va éblouir la planète et non pas la faire s’écrouler de rire.

Il faut vraiment s’être construit un château de l’ego.

 

Pendant ce temps, chez Comfort Systems USA, en Trumpélie du Sud…

Par l’entremise d’une artiste de ma connaissance, je suis tombée cette semaine sur la liste ci-dessous. Elle provient d’une responsable de la sécurité au travail qui bosse dans une entreprise de chauffage et climatisation.

58864899_10214002553473283_7954179737411125248_oIl s’agit d’un aide-mémoire sur la conduite à tenir en cas d’irruption dans la shop d’un tireur actif. Le document décrit les caractéristiques d’un tireur actif et les actions à exécuter en présence d’un tel personnage.

Je vous rappelle qu’il s’agit d’une entreprise qui fabrique et installe des climatiseurs. Ce n’est pas le Pentagone ni le siège de l’OTAN.

Ils sont rendus là.

Dans le même club sélect que les écoles, les églises, les mosquées et les synagogues.

 


Cette semaine, je vous offre en primeur un second passage inédit du prochain roman d’André Hamel, qui paraîtra aux éditions Leméac à l’automne. Celui qui se qualifie lui-même de «vieil écrivain de la relève» présente ainsi l’extrait: «Le narrateur est la proie d’un délire minuscule dans lequel il confond les temps, les lieux et les êtres: il est un enfant, il est un vieillard; il est de Biddeford, de Ville-Mars ou du village natal, il est d’hier et d’aujourd’hui. Cette scène de fiction s’inspire très librement d’une réalité décrite par Mark Paul Richard dans Not a Catholic Nation: The Ku Klux Klan Confronts New England in the 1920s, 2015.

 

Saco et Biddeford, 1924

André Hamel

Depuis Saco, de l’autre côté de la rivière, je vois que s’avance en direction de Biddeford une troupe d’hommes sans noms ni visages, tous vêtus d’une tunique blanche. La tête et le visage recouverts d’une capuche pointue, ils arborent sur la poitrine, à hauteur du cœur, un insigne fait d’un cercle rouge contenant une croix blanche légèrement pivotée vers la droite, et qui pourrait ressembler à un «K», une croix qui en son centre contient une goutte rouge, une goutte de sang, le sang pur de la race et de la religion des hommes blancs, anglo-saxons et protestants d’Amérique. Ils marchent, les Klansmen, les suprématistes accourus de tout le Maine et des États voisins, ils marchent pour défendre leur pays contre l’invasion des catholiques sournois et retors, grands faiseurs d’enfants, contre ces papistes dont la présence souille et menace l’âme d’une nation. Ils marchent pour que revive leur Amérique, celle que célébra quelques années plus tôt D.W. Griffith dans The Birth of a Nation. Nouveaux pères de la nation, ils marchent pour redonner à l’Amérique sa grandeur, ils marchent en direction de ceux-là qu’ils se promettent de terroriser et qui en ce bel après-midi de l’été 1924, pour protéger et défendre leurs femmes et leurs enfants, bloquent les deux ponts qui vont entre Saco et Biddeford: les Irlandais sur le Bradbury Bridge, les Canadiens français sur le pont de la Factory Island, qui les uns chantent «Oh Danny boy the pipes the pipes are calling», qui les autres «Un Canadien errant, banni de ses foyers, parcourait en pleurant des pays étrangers». Ce ne sont pas des chants, c’est une clameur qui parvient à la tête du défilé du Klan, une clameur accompagnée du martèlement assourdissant des pelles, des pioches et des gourdins que frappent en cadence, sur le tablier des ponts d’Elm Street et de Main Street, les défenseurs des quartiers irlandais et canadien de Biddeford, descendants amnésiques, maganés et poqués des Molly Maguire de Pennsylvanie, des Métis de la rivière Rouge ou des Patriotes de la Richelieu et de la rivière du Chêne.

Un enfant s’est échappé du rassemblement des femmes, s’est détaché de l’ombre des jupes. Il a rejoint la pleine lumière du pont de l’île des Factories. Il trépigne de crainte et de bonheur d’être chez les hommes, d’être du côté de ceux qui, à l’heure où le train nolisé par ceux-là du Klan quittera Saco, célébreront rudement à la bière et au whisky blanc leur victoire contre le Ku Klux Klan qu’ils auront mis en déroute par leur force tranquille, contre le Ku Klux Klan qui ne fera pas ce soir flamber en territoire catholique les croix des vainqueurs, tandis que les femmes, la crainte toujours au cœur, borderont leurs petits pour qu’ils n’entendent pas les chants guerriers de leurs pères. Il sera question d’unions, de syndicats, de chevaliers du travail. George Trottier, l’enfant de Biddeford devenu grand, épousera Mary McPherson avant de migrer un jour vers Ville-Mars, ou vers mon village, pour y travailler au moulin à papier, et son fils le midi lui apportera, à lui l’homme libre derrière la haute clôture de broche, un bon repas chaud dans la nouvelle boîte à lunch qu’il se sera procurée à la Ferronnerie Tremblay de Ville-Mars, ou à la Quincaillerie Robert de mon village. Son fils, après avoir appris à lire, à écrire et à compter, apprendra le grec et le latin, la science et la philosophie, et les bonnes manières. Puis il découvrira le monde aussi loin qu’Istanbul, Byzance ou Constantinople, Saint-Fafouin-d’en-Bas, mon village ou Ville-Voisine. Il traversera en auto le parc des Laurentides jusqu’à Ville-Mars pour n’y rien voir et franchira les montagnes Blanches pour se rendre à Biddeford et y boire un mauvais café au Cotton Mill Cafe, sur Factory Island. C’est ainsi qu’ils se seraient raconté leur(s) vie(s), l’un à l’autre, l’homme au chapeau et l’enfant à calotte, l’un et l’autre tant de Ville-Mars que du village natal.

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Hamburger et classes sociales

Vous voulez vous faire couper les ongles d’orteil sous le même toit que Donald Trump? C’est possible à Palm Beach, si vous payez les frais d’adhésion de 200 000 $ et la cotisation annuelle de 14 000 $ à Mar-a-Lago.

Rien de trop beau à Palm Beach

Vous mourez d’envie de posséder un piano à queue de neuf pieds recouvert de peau d’alligator? C’est possible d’en acquérir un à Palm Beach si vous casquez les 974 000 $ qu’il en coûte.

Et tout ce qui manque à votre collection d’œuvres d’art est un Willem de Kooning à une couple de trounoirillions? Vous le trouverez dans une galerie de Palm Beach.

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C’était la première fois que j’avais un élan du coeur pour les alligators.

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Willem de Kooning, Sans titre, 1989, huile sur toile, prix sur demande, galerie Mark Borghi, Palm Beach.

Caressée par la brise marine et léchée par l’Atlantique, Palm Beach est fleurie et colorée grâce à son architecture d’inspiration ibéro-vénitio-méditerranéenne. La seule raison de lui nier un charme certain est de s’attarder à la partie de sa population qui affiche avec obscénité les signes les plus convenus et les plus ostentatoires de la richesse: Rolls Royce avec chauffeurs, diamants gros comme des balles de golf, palaces à l’architecture douteuse mais au luxe ahurissant.

Et, bien entendu, restaurants hors de prix. J’en ai essayé quelques-uns, au risque d’hypothéquer le confort de mes vieux jours. (Bonjour les patates en poudre à Barrette.) Dans la plupart des cas, l’on vous sert sans chaleur des plats sans grande personnalité.

Je n’en ai pas encore visité qui n’ait pas de hamburger à son menu.

De fait, je n’ai pas encore vu de menu en Trumpélie où le hamburger n’apparaisse pas.

Si vous êtes au sud du 45parallèle et que vous avez envie d’un hamburger là-là-tu-suite, vous allez en trouver dans les cinq minutes, c’est une certitude absolue, et il vous coûtera entre 1,79$ et 27,99$.

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Selon Huff Post, les Américains mangent près de 50 milliards de hamburgers par an. Cela signifie que chaque habitant en avale trois par semaine.

McDonald dit vendre 75 hamburgers par seconde. De chaque heure. De chaque jour. De chaque semaine.

La consommation annuelle de viande rouge et de volaille aux États-Unis a atteint 222 livres par personne en 2018, selon le Département de l’Agriculture (Consumer Reports).

Les Américains utilisent huit fois plus de terres arables pour nourrir les animaux que pour nourrir les humains (PBS).

J’arrête ici car des statistiques du genre, on pourrait en égrener à l’infini sans se donner de mal de tête à les chercher.

(Et vous vous sentiez mal parce que vous vous êtes concocté un p’tit pâté chinois façon môman en guise de comfort food pour vous consoler de ce sinistre printemps? Pffft. Retournez à votre tofu coutumier et ne péchez plus.)

Si vous pensiez que ces statistiques déboucheraient sur un plaidoyer en faveur du véganisme, vous êtes tombés sur le mauvais blogue.

Ces chiffres me permettent en réalité de postuler que le hamburger est l’un des seuls, sinon le seul, pont qui subsiste entre les classes sociales en Trumpélie.

 

La dernière luncheonnette

À mi-chemin entre l’église presbytérienne que fréquente Donald Trump et l’église catholique où se recueillait John Kennedy et à un jet de pierre de la synagogue de Palm Beach, un auvent rayé vert et blanc jette depuis 80 ans une ombre dansante sur le trottoir.

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C’est celui de Green’s Pharmacy.

Comme son nom l’indique, Green’s Pharmacy est un lieu où l’on vend des médicaments sur ordonnance, du Pepto-Bismol et de la crème solaire. Mais Green’s Pharmacy est aussi, et surtout, une luncheonnette et, à ce titre, l’établissement possède sans conteste une importance historique, patrimoniale et, surtout, sociologique.

 

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S’attabler à la Green’s Pharmacy, c’est un peu voyager dans le temps.

 

Le décor a très peu changé depuis la fondation du commerce en 1938.

Le menu non plus, avec ses spécialités mi-kosher, mi-deep America.

Le hamburger coûte 11,45, ce qui n’est ni une aubaine ni un scandale.

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On y rencontre des gens très âgés qui mangent leur omelette d’une main tremblotante, accompagnés par leur infirmier personnel.

On y croise des cols bleus en pause, quelques beach bums blonds et des madames avec de petits chiens blancs aux yeux noirs et globuleux.

On dit que Kennedy venait y boire son milk-shake sans garde du corps à chacun de ses séjours.

Si on a vraiment une chance inouïe, mais alors là pas de danger que ça m’arrive à moi, on peut y rencontrer Bruce Springsteen.

«Nous traitons tout le monde de la même façon, lance Allen Rutman, gérant de l’établissement depuis plus de 25 ans. Les gens connus savent déjà qu’ils sont connus.»

J’en suis moi-même témoin, tout le monde a effectivement droit au même service bourru et expéditif et aux même soupirs d’exaspération en cas d’indécision. Toutes les boulettes de hamburgers sont tournées sur la plaque avec la même vigueur. Sous sa cloche de plastique, le gâteau aux carottes fond au même rythme pour tout le monde.

Et que vous remontiez sur votre vélo ou dans votre Bentley, vous retournerez chez vous avec, accroché à vos vêtements, le même relent de graillon.

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Le mot de la pas fine

Et que vous remontiez sur votre vélo ou dans votre Bentley, votre taux de mauvais cholestérol est trop élevé s’il dépasse 1,6 g par litre de sang.

 

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L’aigle de POTUS

Luc Bédard reprend son vol cette semaine. Lisez son texte à la suite du mien.


 

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Vous reconnaissez cette image? Il s’agit bien sûr du sceau du President of the United States (POTUS, comme on dit dans les films d’action et les séries télé). Il a été dessiné en 1782 sous l’égide des Pères fondateurs.

De tous les volatiles qui ne volent-ils pas dans le firmament que voilà, l’aigle est sans doute celui qui connaît la plus brillante carrière dans le domaine de la symbolique. À une ou deux têtes, l’aigle orne ou a orné, entre mille autres exemples: le blason des États-Unis mais aussi ceux de l’Allemagne, de la Russie, du Parti nazi, de Napoléon Bonaparte et même de la famille Mallister dans Game of Thrones.

Il constitue l’attribut principal de Zeus, de Jupiter et de l’armée romaine.

Dans toutes ces représentations, il incarne la force, la puissance militaire, l’impérialisme, la conquête.

Il n’y a que chez les Amérindiens qu’il est associé à la paix et à la spiritualité.

 

Précisions ornithologiques

Avant de recevoir du hate mail de tous les clubs d’ornithologues de la francophonie, je dois apporter à mes propos une précision essentielle.

Le zoizeau si cher au cœur des Trumpéliens, celui qu’ils ont choisi pour les représenter, n’est pas un aigle, même s’ils l’appellent bald eagle. (Ce terme signifie littéralement «aigle chauve» et est souvent traduit, fautivement, par «aigle à tête blanche».)

Il est big, majestueux et impressionnant, mais ce n’est pas un aigle.

C’est un pygargue.

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Dans le grand classement des espèces, il appartient non pas au genre Aquila mais bien au genre Haliaeetus.

Il ne vit pas au sommet des montagnes, mais à proximité des plans d’eau.

Son régime alimentaire se compose en effet de poisson. S’il n’en trouve pas ou s’il n’a pas le cœur à pêcher, il se contente de charognes ou s’empare de la pitance que des mammifères ont pognée avant lui.

Quand les Pères fondateurs voulurent en faire le symbole de la nouvelle nation américaine, Benjamin Franklin, ce grand génie, s’y opposa, ne sachant que trop bien à quel genre de bibitte on avait affaire. Il suggéra plutôt de choisir la dinde sauvage. Le Comité de sélection du symbole des valeurs machistes jeta des cris d’orfraie: pourquoi pas une mouette ou un moineau tant qu’à y être? De fait, la dinde n’avait ni le regard perçant ni le vol athlétique du pygargue. C’est ainsi que ce dernier ouvrit sur les États-Unis d’Amérique des ailes qui cachèrent aussitôt au reste du monde une partie du soleil.

Ménage à trois

J’ai repéré dernièrement dans le monceau de faits divers qui s’accumule à ma porte chaque jour une nouvelle qui m’a plongée dans un rare ravissement. Pourquoi tant de délectation? C’est pour le découvrir que j’ai résolu de partager ma découverte avec vous aujourd’hui. (En plus, vous coûtez pas mal moins cher que ma psy.)

Au bord du fleuve Mississippi, en Illinois, trois pygargues, deux mâles (Valor I et Valor II) et une femelle (Starr), élèvent ensemble une nichée de trois oisillons.

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Ne me demandez pas qui est Valor I, qui est Valor II et qui est Starr.

 

Les responsables locaux de la faune indiquent que les trois adultes se partagent les tâches assez également. Les oisillons semblent se développer normalement.

L’un des papas, cependant, n’a pas toujours été à la hauteur. CNN rapporte en effet qu’en 2012, Valor I partageait sa vie avec une femelle nommée Hope. Or, il négligeait ses responsabilités: il ne rapportait pas de nourriture au nid et ne couvait pas. C’est alors que Valor II s’est pointé et qu’il a remplacé Valor I dans le cœur de Hope.

Valor I s’est accommodé de cet accommodement pas commode.

En mars 2017, la tragédie a frappé. Toujours selon CNN, deux aigles étrangers ont attaqué le nid trionjugal. Hope y a malheureusement laissé non seulement des plumes mais sa vie point barre.

Les deux veufs ne se sont pas découragés et ont terminé ensemble l’éducation des deux oisillons. Valor I est devenu un parent responsable.

Starr s’est pointée en septembre 2017. Depuis, elle s’est accouplée avec ses deux colocs et a pondu à plusieurs reprises.

Selon les experts, les trois partenaires vont probablement rester unis, car les pygargues restent très attachés à leur site de nidification.

Valor I, Valor II et Starr n’ont pas le temps de s’introspecter à plus finir en grattant leur tête blanche avec leurs serres jaunes. Ils ne se posent pas des tonnes de question comme:

  • Suis-je fif?
  • Suis-je cocu?
  • Ces oisillons sont-ils de moi?
  • Vaut-il la peine que je me décarcasse à nourrir un pit-pit qui braille tout le temps et qui ne porte même pas mes gènes?
  • Suis-je exploitée?
  • Suis-je nymphomane?
  • Est-ce qu’elle l’aime plus que moi?
  • Valor I va-t-il retrouver ses mauvaises habitudes et recommencer à ne rien foutre?
  • Lequel est mon conjoint et lequel est mon amant?
  • Que pensent de nous les autres pygargues qui logent le long du Mississippi?
  • De qui est cet œuf-ci et de qui est cet œuf-là?
  • Et s’il y en avait un troisième? Jamais deux sans trois, non?
  • Est-ce qu’ils pensent encore à Hope?
  • Hope était-elle meilleure que moi au plume-art?

Non. Ils entretiennent le nid, couvent et nourrissent les oisillons, et c’est une job à temps plein. En fait, ils ne sont pas trop de trois pour faire le boulot.

 

Dans les réserves de la Trumpélie du Sud

Entre les autoroutes à dix voies, les centres commerciaux et les tours à condo, la Trumpélie du Sud recèle des parcs naturels étonnants. J’y ai observé des tas d’oiseaux qu’il est rare de repérer au Québec, et notamment un couple de pygargues. Avec une patience qui a eu raison de la mienne, les parents (un couple traditionnel dans ce cas-là) incitaient à coup de démonstrations leur rejeton (devenu aussi grand qu’eux) à quitter le nid. Et que je pousse le grand flanc mou au bord du vide. Et que je m’élance moi-même pour lui montrer comment faire. Et que je décrive un cercle au-dessus de la rivière. Et que j’aille picosser le Tanguy tapi mort de peur au fond du nid. Et que je recommence.

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– Il s’accroche. – Pus capable. (Photo MC)

 

Je suis repassée deux heures plus tard en revenant de ma randonnée. Il devait faire 45 degrés au sommet du pin. Tanguy s’accrochait au bercail, mais les parents n’avaient pas encore renoncé à accomplir leur tâche jusqu’au bout.

***

POTUS le dit lui-même à la 50seconde de cette vidéo: «Cet oiseau est sérieusement dangereux mais beau.»

Pendant ce temps, sur les rives du Mississippi: «Papa, maman, papa, qu’est-ce qu’on mange?»

 

 


 

Le petit couple au temps de la pansexualité: out!

Luc Bédard

Notre monde, c’est ici que vous l’aurez lu pour la première fois et rappelez-vous-en quand nous aurons tous disparu pour de bon, se porte mal. Si, si. L’humanité, en tout cas la nord-américaine, donc la seule qui soit digne d’intérêt, s’avère de plus en plus schizophrène ou amnésique ou les deux à la fois. Je le dis et le répète car un rien de démence me titille déjà les hémisphères: ça va mal.

Tenez, il me semble, si j’en crois la télé, les journaux, les séries télévisées et les camps de vacances, que l’espèce humaine ne vient plus qu’en paquets de deux. Le couple par-ci, le couple par là, on a eu Sylvie et Guy A. dans «Un gars, une fille», PKP et Julie Snyder dans «On s’aime, puis on divorce, puis on s’haït et on se poursuit en Cour et dans la rue», Marie-Ève Janvier et Jean-François Brault partout, toujours, les sourires si parfaitement synchronisés qu’ils sont sûrement doublés, pour ne rien dire des inévitables Cloutier-Morissette et Guy-A. Lepage – Guy A. Lepage, un rare cas d’autoregénération spontanée.

Le pire, c’est que ces «petits couples», comme on les appelle avec un rien d’ironie quand on a l’âme à la nostalgie vénéneuse, se reproduisent ou sont appelés à le faire dans pas long. Tout est prêt d’ailleurs et ça te me fait rouler une économie parfaitement lubrifiée à la graisse familiale: films pour toute la famille, vacances familiales, toilettes familiales, safe spaces dans les vestiaires des piscines publiques ou on peut se dévêtir en famille pendant que de l’autre côté de la porte, on prie les genses honnêtes de ne se point dénuder de peur de… de quoi au juste? Tu viens que tu le sais pus, comme dirait l’autre. 

Pourtant, pourtant… Ma génération et moi avions vraiment tout fait pour que l’humanité n’en arrive pas là. C’étaient les seventies, nous voulions refaire le monde à partir de touttt qui était dans touttt. Et ça tombait bien, car il paraît qu’y avait pas mal de monde dans pas mal d’autre monde. Rien ne se perdait, rien ne se créait non plus because la pilule. Anticipant sans doute, sous l’effet de substances moins sales que le pétrole de l’Alberta, le règne à venir de Kim Jong-un, on se méfiait de la famille nucléaire au point d’en vouloir l’implosion, sinon l’explosion.

Le couple, c’était has-been. La famille? Ringard, nul, pour cause de conjugaison passée avec la très pétainiste formule travail-patrie. John Lennon faisait sauter la bourse médiatique en exposant les siennes au Queen Elizabeth. Les trips à trois, les parties carrées? Pffft. En bas de douze colocs se roulant dans la fange, la bouette et le plaisir, on n’en parlait même pas.

 

 

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Woodstock, 1969.

On avait peut-être anticipé Kim Jong-un, mais on n’avait malheureusement pas vu venir le ressac, le retour du refoulé ou appelez ça comme que vous voulez. Et comme n’importe quoi de big, ç’allait venir des States, où le sein droit de Janet Jackson serait démasqué comme de gauche en plein superbowl, et où la famille nucléaire redeviendrait l’héroïne de la nouvelle Amérique dopée aux great again, à Dieu et à ses pompes. My God!

Je vais vous le dire sans détour: ma génération et moi, on trouve que ça n’a pas de bon sens. Nos successeurs en révolution ont d’ailleurs bien compris la leçon.  Au cégep du Vieux-Montréal où j’ai passé toute ma vie inutile, on ne parlait déjà plus,  quand j’en suis parti, de bisexualité. La pansexualité, c’est devenu paraît-il un minimum pour réussir ses examens et passer à l’UQAM. On n’est pas du genre à renier nos principes, nous autres. On n’est pas schizo, on n’est pas amnésique, on ne dit pas une affaire et on vit l’autre, on a des principes. Le petit couple hétéro? À la poubelle. La famille? Dans le bac de compost. Ma génération et moi, on n’est pas du genre faites ce que je dis, pas ce que je fais. On a la révolution dans le sang, dans l’ADN, on est anar, on a tété notre haine de l’ordre moral aux mamelles des Léo Ferré et des Che de ce monde, crisse qu’on en a inventé, des affaires.

Quoi? Que dites-vous? Oui, je vis avec la même femme depuis quasiment trente ans. Pourquoi vous me demandez ça?

 

https://www.facebook.com/luc.bedard.108

 

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Justice poétique

On avait le power play et le power steering.

À présent, nous voici pognés avec les power couples.

Power couple, c’est le terme utilisé en Trumpélie pour désigner des couples comme ceux que forment (de gauche à droite, ci-dessous) Beyoncé et Jay-Z, Michelle Obama et Barack Obama, Kanye West et Kim Kardashian.

Autrement dit, il s’agit de conjoints riches et célèbres qui semblent mener, inséparables, infatigables, accomplis et béats de béatitude conjugale mais non moins érotique, une vie de rêve.

Je vous entends m’interroger silencieusement: «Mais pourquoi donc, Madame Trumpélie, vous en bâdreriez-vous?»

À cause du power dans power couple.

Si je m’essayais à écrire une définition du concept de pouvoir sans consulter d’abord un dictionnaire pour m’inspirer, je me risquerais à dire qu’il s’agit de la capacité d’influer sur le comportement des gens.

Kim Jong-un et tous les autres tyrans de la planète possèdent du pouvoir parce qu’ils forcent les gens au silence et à la soumission. Ils exercent leur pouvoir au moyen de la violence.

Les dirigeants démocratiquement élus influent aussi sur le comportement des citoyens, mais eux le font en adoptant des lois auxquelles tous sont soumis sous peine de sanctions.

Michèle Obama (voir mon blogue du 7 décembre 2018) a du pouvoir parce qu’elle pousse les jeunes femmes, les jeunes Afro-Américaines en particulier, à étudier et à devenir prospères et autonomes. Son levier est la crédibilité qu’elle a acquise grâce à son parcours de vie. (Sa récompense, outre la satisfaction du devoir accompli: rien que pour son livre, 60 millions $ US en guise d’avance et plus de 10 millions d’exemplaires vendus. Je ne vous parle pas de ses cachets de conférencière.)

Or la plupart des couples riches et célèbres qui se ramassent avec des trounoirillions d’abonnés sur les réseaux sociaux n’ont de capacité d’influence que celle de nous faire acheter des cossins: des films, des abonnements, des disques, des billets de spectacle, des sacoches, des crèmes de face, des souliers, des régimes et des gaines si le produit précédent ne suffit pas.

Ils ont du pouvoir parce qu’ils font vendre des cossins. Plus ils font vendre de cossins, plus ils sont idolâtrés et plus ils acquièrent de pouvoir.HygradeDernièrement, en Trumpélie, une bande de power couples a versé des pots-de-vin astronomiques à de grandes universités afin d’y faire admettre leurs rejetons qui, autrement, auraient peut-être été limités à des établissements moins prestigieux.

https://www.lapresse.ca/arts/television/201903/12/01-5217930-deux-actrices-dhollywood-inculpees-dans-une-affaire-de-pots-de-vin.php

Regardez-moi donc ça: ils se sont faits pogner.

En trumpélien, l’expression pour désigner ce phénomène est poetic justice, qu’on traduirait littéralement par «justice poétique». En français correct, comme dirait le gars de Radio-Canada qui nous sermonne à la radio, cette expression est fautive et doit être remplacée par justice immanente ou, plus simplement, par juste retour des choses.

J’aime encore mieux le calque de justice poétique.

Si vous aussi ça vous tente de faire nanana dans votre tête, je vous invite à dresser, dans le champ réservé ci-dessous aux commentaires, la liste des emplois que vous avez occupés pour payer vos études.

Dans toute cette affaire, on a beaucoup parlé des parents célèbres qui ont essayé de tricher et des universités prestigieuses qui se sont compromises. Ceux dont on parle le moins, cependant, ce sont les jeunes sur le dos de qui cette game de power s’est jouée.

 

Des nouvelles des faux pêcheurs

Je me reproche parfois de laisser penser que tous les Trumpéliens sont des sans-desseins. Ce n’est pas le cas, tant s’en faut. La petite manifestation baveuse des défenseurs du Second Amendement sur un pont de Palm Beach n’est pas passée inaperçue. Plusieurs se sont élevés contre leur arrogance et leur mauvaise foi.

https://www.palmbeachdailynews.com/news/20190329/police-issue-public-announcement-after-armed-pro-gun-activists-rally-on-bridge-into-palm-beach

 

manifestants

Pauvre ti-pou.

Dans son édition du 29 mars dernier, le Palm Beach Daily News citait une résidente: «Les manifestants] faisaient face aux passants. Si tu es en train de pêcher, tu te tournes vers l’eau, pas vers les passants. Comment ces gens pouvaient-ils se trouver au beau milieu de la rue avec leurs armes d’assaut? Ça m’a dégoûtée. Je ne me sentais pas en sécurité. Que serait-il arrivé s’ils s’étaient mis à tirer sur les gens sur le pont?»

De son côté, la présidente de la Chambre de commerce de Palm Beach a déclaré: «À mon avis, il n’y a pas de place en ce monde pour les armes d’assaut, sauf en temps de guerre. La Ville n’est peut-être pas capable d’empêcher les manifestations de ce genre, mais le fait de les tenir sur le pont ne donne pas une bonne impression aux touristes qui pensent arriver au paradis puis qui sont aussitôt confrontés à des armes d’assaut.»

Malheureusement, nos taouins ont la loi de leur bord. Et doublement. Car dès qu’ils se rassemblent pour défendre une idée, ils tombent sous la protection du Premier Amendement, qui garantit leur liberté d’expression.

Le power prend toutes sortes de visages.

 

Le mot de la pas fine

Tous les résidents de Palm Beach ne sont pas trumpistes non plus. À preuve, ce message qu’affichait un petit commerçant local:

«Julian Assange cherchait un asile: nous l’avons envoyé à Mar-a-Lago.»

Et j’en rajoute, en guise de coco de Pâques: chaque fois qu’on annonce de la pluie pour le week-end sur le comté de Palm Beach, je me console en disant que ça ruine la game de golf de Trump.

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Le pont du délire

Un samedi matin comme les autres

À West Palm Beach, le samedi matin, se tient un marché vert. Même si on y trouve plus de mets frits que de produits frais, c’est un rendez-vous sympathique où les gens se baladent avec leurs enfants et leurs chiens, en sirotant des mimosas pas chers sous les palmiers qui se balancent au vent.

Si vous voulez pousser une pointe jusqu’à Palm Beach, la presqu’île où logent Donald Trump et plusieurs autres milliardaires, vous pouvez emprunter le Middle Bridge, à pied, à vélo ou en voiture. Au passage, vous admirerez les eaux scintillantes de l’Intracoastal Waterway, les yachts immaculés qui oscillent avec la houle et les pélicans qui planent au gré de la brise tiède.

West Palm Beach

Vue sur West Palm Beach et le Middle Bridge, à partir de Palm Beach.

C’est sur ce pont, le 23 mars dernier, que se sont rassemblés quelques manifestants pour exprimer, et je cite, «les droits voulus par Dieu que leur confère le Second Amendement». En termes clairs, ils ont profité d’un weekend où Trump se trouvait à Palm Beach pour manifester leur appui au président et revendiquer leur droit d’acheter, de porter et d’utiliser des guns.

Des esti de gros guns.

Le contexte juridique

En Trumpélie du Sud, les citoyens ont le droit de porter une arme à feu, à condition qu’elle ne soit pas visible. C’est le fameux concealed carry. (Dans d’autres États, la loi permet que l’arme soit visible.) Les Floridiens peuvent déroger à la règle du concealed carry s’ils sont en train de chasser, de pêcher, de camper, de visiter une exposition d’armes à feu, de s’adonner au tir à la cible dans un champ de tir ou encore s’ils se rendent à ces activités ou en reviennent.

Michael, Brian, Lucas et Ruben, les quatre dudes qui apparaissent dans la vidéo suivante, produite et diffusée par le quotidien Palm Beach Post sur sa page Facebook, ont apporté une canne à pêche et l’ont appuyée sur la rambarde du pont. Ils se foutaient que ça morde ou non. Ils n’avaient aucune intention de pêcher. Ils voulaient simplement exhiber leurs guns.

De la pure provoc.

Michael, d’ailleurs, se consacre à une croisade perso. Il anime une chaîne YouTube sous le pseudonyme de SoloYaker. Il l’utilise pour rendre compte des allées et venues au moyen desquelles il exerce son prosélytisme en Floride. Avec une canne à pêche dans le coffre.

Comme les rares poissons qui vivotent dans les eaux de l’Intracoastal, les policiers n’ont pas mordu à l’hameçon le 23 mars dernier et ne sont pas intervenus. Pour une rare fois en Trumpélie. Peut-être parce que les manifestants étaient blancs.

 

https://www.facebook.com/palmbeachpost/videos/2088645837880137/?q=palm%20beach%20post&epa=SEARCH_BOX

 

Je vous comprendrais de ne pas vous taper cette vidéo au complet. Premièrement, si vous êtes comme moi, vous cherchez à conserver votre pression artérielle dans les limites normales pour votre âge. Deuxièmement, elle est fort mal tournée. Quoi qu’il en soit, les manifestants y décrivent leurs armes, y clament leur fierté d’être Trumpéliens et, surtout, exposent leurs raisons de s’armer de la sorte.

Le délire

À partir de 8:15, le dude qui s’appelle Ruben et qui tient par la main un petit enfant dont le nez arrive juste à la hauteur de la crosse du Glock, déclare en substance: «Je veux pouvoir défendre ma patrie contre les envahisseurs si jamais l’armée était débordée.»

Je ne suis pas psychiatre, mais j’avance avec passablement d’assurance que de tels propos relèvent purement et simplement du délire paranoïaque.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Délire_paranoïaque

Comment, mon Dieu, mais comment, peut-on en venir à se préparer sérieusement à ce qu’un pays étranger envahisse les États-Unis par voie terrestre et soit assez puissant dans son offensive pour dominer les forces armées américaines?

Ce gars, ce Ruben, c’est peut-être lui qui soignera mon chien, qui réparera mes gouttières, qui accordera mon piano. Il me dira Bonjour Madame, Merci Madame, Au revoir Madame. Il me parlera du temps qu’il fait, de sa vieille mère, de son restaurant favori.

Quand je fais mon footing dans les rues proprettes et fleuries de la Trumpélie du Sud, ça m’inquiète de penser que des gens comme Ruben possèdent des AR-15.

gun.FL

 

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Les petites filles et/and the little girls

Le 17 mars dernier, sur le plateau de Tout le monde en parle, l’ex-Premier Ministre du Canada, Brian Mulroney, a désigné Amanda Simard, une députée ontarienne de 30 ans, par le vocable de «petite fille».

Ça n’a pas été long comme le Carême avant que les boucliers ne se lèvent, dans une rare manifestation d’unanimité entre les deux berges de la rivière des Outaouais.

À juste titre, d’ailleurs.

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Brian Mulroney a parlé d’une députée ontarienne comme d’une «petite fille» afin de défendre SA petite fille, Caroline Mulroney, ministre déléguée aux Affaires francophones de l’Ontario,

Loin de moi l’idée d’excuser Mulroney. Quoi, il n’a pas eu le temps de lire dans le Toronto Star qu’il est fini le temps des mononcles?

 

Mais puisque je me trouve en exil temporaire de la Trumpélie pour cause d’arrivée imminente de ma descendance, me voici soudain encore plus sensible d’une part aux différences entre le dit pays et la Trudélie et, d’autre part, à la cause féminine/iste.

Deuxième mise en garde en moins de 150 mots: n’allez surtout pas croire que je sois adepte du «Quand on se compare, on se console». En effet, se comparer console assez médiocrement selon mon humble expérience. Mon propos est plutôt de signaler le retard abyssal qu’accusent les États-Unis en matière sociale et de formuler un message ironique d’encouragement à l’intention de ceux et celles qui trouvent que les choses n’avancent pas encore assez vite au Canada (à qui je donne raison d’ailleurs).

Voici donc quelques exemples qui m’ont particulièrement frappée ces derniers mois.

 

Injures trumpistes misogynes: un bref florilège

Il faut avoir la couenne plus dure que la coque de l’Appolo pour faire de la politique aux États-Unis, surtout si on est une femme.

Alexandria Ocasio-Cortez est représentante démocrate d’un district de l’État de New York. Elle aussi s’est fait traiter de «petite fille» mais aussi de stupide, jeune, naïve, complètement gougoune et j’en passe.

Voici comment le gouverneur républicain de la Floride, Ron DeSantis, s’est exprimé à son propos  en juillet 2018:

 

Traduction: Regardez cette fille, Ocasia-Cortez (sic) ou quel que soit son nom (rires nourris du public), elle vit dans un univers complètement différent; c’est à la base du socialisme enveloppé dans de l’ignorance.

Alexandra

Alexandria Ocasio-Cortez a tout pour exciter le pompon de ses adversaires trumpistes les plus misogynes: elle est d’origine portoricaine, jeune, belle, élégante et baveuse.

Il faut dire que DeSantis a comme mentor le maître suprême de l’injure misogyne, et j’ai nommé Donald Trump. Celui-ci répand généreusement son fiel, mais il est particulièrement odieux à l’égard des femmes.

Trump a traité, entre autres:

  • Elizabeth Warren de Pocahontas;
  • Hillary Clinton de sans cœur, menteuse, véreuse, mauvaise;
  • Omarosa Manigault Newman de timbrée, dérangée, folle, crapule plaignarde;
  • Stormy Daniels de face de cheval;
  • Dianne Feinstein d’hypocrite et de «bavasseuse»;
  • Kirsten Gillibrand, de sénatrice poids léger;
  • Maxine Waters, de folle et de faible QI.

 

Congés de maternité: un imbroglio

En Trumpélie, le congé de maternité ou ce qui en tient lieu est régi par un salmigondis de lois fédérales, de lois d’État, de politiques corporatives individuelles et de polices d’assurance. Il n’existe pas de congé payé de durée moyenne (https://www.growingfamilybenefits.com/maternity-leave-laws-united-states/). Néanmoins, la Family and Medical Leave Act prévoit 12 semaines de congé sans solde annuellement pour les mères de nouveau-nés ou d’enfants nouvellement adoptés si ces femmes travaillent pour une entreprise de plus de 50 employés.

Les États-Unis sont les seuls membres de l’OCDE à n’avoir adopté aucune loi obligeant les entreprises à offrir des congés de maternité payés à leurs employés (Wikipedia).

 

Accès à l’avortement: culpabilisation et paternalisme

Ce n’est plus vraiment mon problème, Dieu merci, mais si je désirais obtenir un avortement en Trumpélie, j’aurais simplement à repérer les cliniques dont l’entrée est obstruée par des manifestants qui brandissent des photos de fœtus et haranguent avec véhémence les femmes qui tentent d’entrer.

(Remarquez bien que les pro-choix, eux, ne manifestent pas devant les bureaux d’obstétriciens pour humilier et culpabiliser les femmes qui ont décidé de garder leur bébé.)

Dans plusieurs États, dont le Tennessee, on oblige les femmes qui demandent un avortement à «réfléchir» pendant  au moins 48 heures après la consultation initiale et à subir une échographie qui leur fournit une image de l’embryon.

Récemment, le Kentucky et le Mississipi ont légiféré de manière à interdire l’avortement après la sixième semaine de grossesse. (À ce stade, la grossesse est si peu avancée que beaucoup de femmes ignorent encore qu’elles sont enceintes.) Dans les deux cas, cependant, des juges fédéraux ont pour un bref laps de temps empêché la mise en oeuvre de ces lois.

 

Petite fille, femme ou grand-mère

J’adore la Trumpélie pour des raisons que vous commencez à connaître si vous lisez assidûment ce blogue. Je la déteste pour une autre série de motifs qui vous sont probablement de plus en plus familiers également. À force de faire la navette entre les deux bords du 45parallèle, je me dis souvent que tant qu’à être une petite fille, une femme ou une grand-mère, mieux vaut l’être icitte qu’aux États.

Pour le climat, par contre, on repassera.

 

Lecture recommandée

Sur la gaffe de Mulroney et l’iceberg qu’elle recouvre, la chronique d’Aurélie Lanctôt dans Le Devoir:

https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/550458/les-p-tites-filles

 

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Rochers des extrêmes

El Capitan

El Capitan, c’est une paroi rocheuse qui s’élève majestueusement jusqu’à une altitude de 3000 pieds, dans la partie nord de la verdoyante vallée de Yosemite, en Californie.

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Comme tous les promontoires naturels dits inviolables à travers le monde, El Capitan fascine les grimpeurs. (L’usage du masculin, ici, n’a pas pour but d’alléger le texte. La plupart de ces trompe-la-mort sont des dudes.) «Pourquoi rester tranquillement en bas à regarder le coucher de soleil comme des cons alors qu’on pourrait flirter lourdement avec la mort en jouant à Spiderman?»

Je vous fais grâce de l’historique des conquêtes depuis la première, en 1905, des diverses voies empruntées et des techniques employées.

Fast forward en 2017, alors que le grimpeur Alex Honnold a réussi l’ascension en free solo.  L’expression signifie pas d’ami, et puis pas de corde, d’anneaux, de crampons, de pitons, de poulies, rien que les quatre membres de l’athlète, ses 10 doigts et ses 10 orteils. (Je mentionne ces appendices car ils ont leur importance.) Le film qui rend compte de cet exploit, intitulé justement Free Solo, a remporté l’Oscar du meilleur documentaire.

Je l’ai loué l’autre soir sur iTunes.

free solo

On y voit Honnold suspendu au-dessus du vide dans la posture de l’étoile, les doigts cramponnés à des craques, à la merci de la plus petite crampe, du plus minuscule moustique, du plus léger éternuement.

À coté de ça, traverser une rue du Caire les yeux bandés ou fumer trois paquets par jour pendant 50 ans, comme risque, ça revient à passer l’après-midi sur le sofa à regarder des reprises du Temps d’une paix.

L’Oscar est sans doute bien mérité, car on constate sans peine qu’il faut être presque aussi bon que le grimpeur pour pouvoir le suivre, même armé de téléobjectifs et de drones. Les prises de vue sont à couper le souffle et les paysages, époustouflants.

Quant au héros, Alex, il est bizarre, pas super-sympa, probablement campé avec son Econoline quelque part sur le spectre de l’autisme.

La personnalité d’Alex ne revêt pas une grande importance, néanmoins, et n’avait pas grand-chose à voir avec la grogne que je sentais sourdre en moi comme un p’tit geyser dans le parc de Yellowstone. Pshhht.Unknown

Je pensais à l’énergie que ça prend pour concocter un être humain pendant 280 jours d’affilée, l’éjecter du site de fabrication, le protéger contre la rougeole, Michael Jackson, les fake news et l’islamisme radical et lui inculquer la devise de Spike Lee: «Do the right thing».

Je pensais à la cruauté de El Capitan, qui a fait 30 morts depuis 1905, dont 5 depuis 2013 avec la complicité des médias sociaux.

Je pensais que dans une vie on perd des dizaines d’êtres chers, trop jeunes ou trop vieux, qu’on peut être frappé du soir au lendemain par une maladie rare, inexplicable et extrêmement douloureuse, ou encore contagieuse et explicable.

Je pensais que, contrairement à El Capitan, la vie est d’une extrême fragilité, et tout ce qui me venait à l’esprit et que je n’ai pas manqué de lancer vers l’écran de ma tivi, c’est:

P’tit crisse.

 

Arches

J’ai évoqué dans un de mes blogues précédents le parc national d’Arches, en Utah. (https://chroniquesdelatrumpeliedusud.wordpress.com/2018/04/13/la-trumpelie-de-louest/). Cet endroit figure parmi mon top ten au monde et jamais je ne saurai trouver les mots pour en chanter l’indicible beauté.

Edward Abbey, lui, les a trouvés.

Résumer la vie de ce génial énergumène constitue un défi en soi.

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Tombé soudainement et éperdument amoureux de l’Ouest vers l’âge de 18 ans, il a été ranger dans le parc d’Arches à la fin des années 50, avant même que le lieu ne soit intégré à la liste des parcs nationaux américains. Il y a mené une vie d’ermite, en osmose avec le ciel, le sol et ce qu’il y a entre les deux, c’est-à-dire les mirifiques formations rocheuses qui émaillent ce territoire.

 

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Delicate Arch.

 

Misanthrope mais marié cinq fois, anarchiste mais farouchement opposé à l’immigration, érudit mais congédié du journal étudiant qu’il dirigeait à l’université, tel est Edward Abbey. Il est considéré comme l’un des pionniers de l’écologie radicale. Il s’est vraisemblablement adonné à des actes de sabotage, voire d’écoterrorisme, comme certains le disent, au nom de la protection de l’environnement. Cela lui a valu d’être surveillé toute sa vie par le FBI. Avant de mourir, il a demandé à ses amis d’envelopper son corps non embaumé dans un simple sac de couchage et de l’ensevelir secrètement dans un désert de l’Arizona. Sur une pierre située non loin de sa sépulture, ils ont gravé ses dernières paroles: «No comment.» Sans commentaire. Ce qui en soi constitue un commentaire.

Dans son essai Desert Solitaire, il exprime de manière extrêmement véhémente son mépris envers le tourisme, l’administration des parcs nationaux, l’industrialisation et la société américaine at large.

L’ouvrage ne serait rien de plus qu’un long réquisitoire contre le système si Abbey n’était pas un si formidable et sensible et lyrique écrivain. J’essaie de traduire de mon mieux quelques passages:

L’extrême clarté de la lumière du désert n’a d’égale que l’extrême individuation des formes de vie désertiques. L’amour s’épanouit au mieux dans l’espace et la liberté.

Si Delicate Arch possède quelque importance que ce soit, elle réside, oserais-je dire, dans la propriété qu’ont l’étrange et l’inattendu de surprendre les sens et d’extirper l’esprit des ornières de la routine, de nous forcer à une conscience renouvelée du merveilleux, de ce qui est rempli de merveille.

Un objet naturel aussi bizarre, élégant et fantastique que Delicate Arch possède la curieuse faculté de nous rappeler – comme le roc et la lumière du soleil et le vent et la nature sauvage – qu’il existe là-bas un monde différent, plus ancien et plus vaste et plus profond, de loin, que le nôtre, un monde qui nous entoure et qui porte le petit monde des hommes comme la mer et le ciel entourent et portent un navire. Le choc de la réalité. Pour un moment, nous redevenons capables de voir, comme l’enfant voit, un monde de merveilles. Pour quelques instants, nous découvrons que rien ne peut être tenu pour acquis, car si cet anneau de pierre est merveilleux, alors tout ce qui l’a façonné est merveilleux, et notre voyage ici sur la terre, à nous qui sommes capables de voir et de toucher et d’entendre au milieu d’objets-en-soi tangibles et mystérieux, est la plus étrange et la plus audacieuse des aventures.

Décidément, la roche favorise la matérialisation des extrêmes.

 

 

 

 

Le mot de la fine

On dit tant de choses sur les États-Unis! Sur leur politique, leur économie, leur musique, leur société, leur technologie, la liste est longue. À mon avis, cependant, il y a une chose dont on ne parle pas assez, et c’est de leur nature. La Trumpélie, par grands bouts, c’est fabuleusement beau.

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Émotions trumpéliennes

Si la plupart des émotions sont universelles, leurs déclencheurs varient, de même que les façons de les éprouver et de les exprimer. Cette semaine, j’en ai observé trois chez les Trumpéliens.

 

L’amour, ou l’amour de l’amour

Pendant la soirée des Oscars, dimanche dernier, Lady GaGa et Bradley Cooper ont interprété Shallow, la chanson-hit tirée du remake (ou plutôt du reremake) de A Star is Born.

Le 24 décembre 1976, le grand critique de cinéma Roger Ebert écrivait ceci à propos de A Star is Born: «On ne sent rien du tout entre Kristofferson et Streisand. On ne sent aucune chimie, on ne sait pas pourquoi ces deux personnes sont attirées l’une par l’autre et pourquoi elles devraient compter l’une pour l’autre.» J’ai revu ce film dernièrement et je pourrais répondre à Ebert: «Parce que tout ce qui compte, pour Streisand, c’est la caméra.»

 

narcisse

Le Caravage, Narcisse, 1594.

 

Dans la mouture 2018, en revanche, la chimie entre Cooper et Gaga, on la sent d’aplomb. Et si Kristofferson était à peu près aussi sexy que le mois de mars au Québec, on ne peut pas faire le même reproche à Cooper.

Que voilà donc notre chanteuse devenue actrice et notre acteur devenu chanteur qui recréent, conformément à leur contrat d’embauche, cette chimie phéromonale et phénoménale sur la scène du Dolby Theatre.

Leurs tenues étaient fabuleuses à souhait, le Steinway mesurait un kilomètre et la performance était convaincante, aidée par une caméra de télévision qui jouait à la caméra de cinéma.

 

 

Les médias sociaux comme asociaux ont pris en feu dans la minute qui a suivi. «Le désir est à couper au couteau entre Bradley Cooper et Lady GaGa!» «Ils sont ensemble!» «La conjointe de Cooper a-t-elle sourcillé?» «Lady GaGa n’est plus en couple depuis la semaine dernière, tout s’explique!» Chaque regard, chaque battement de cil, chaque geste de la main a fait l’objet d’intenses supputations qui toutes ne menaient qu’à la même hypothèse (vite devenue conclusion): GaGa et Cooper sont en amour fou dans la vie comme leurs personnages l’étaient dans le film.

Il y avait plus d’excitation érotique dans l’air de la Trumpélie dans la nuit de dimanche à lundi que dans la nuit du 14 au 15 février.

Lundi et mardi, même les médias sérieux comme le New York Times, le Washington Post et le New Yorker y allaient de leurs analyses.

Je crois que j’ai été plus émue par la réaction des gens que par la prestation des artistes. Tout le monde veut de l’amour, comme disait Charlebois, mais l’amour est difficile et imparfait et rarement romantique. La démonstration d’amour qu’ont donnée GaGa et Cooper, elle, était parfaite.

Lundi, The Atlantic s’est senti obligé de sortir le pays de son délire romantique: «[Les performances de Lady GaGa aux Grammys et aux Oscars] laissent à penser que quelqu’un peut être si bon performer que ses vrais sentiments perdent toute importance.»

https://www.theatlantic.com/entertainment/archive/2019/02/lady-gaga-bradley-cooper-shallow-oscars-review/583525/

Autrement dit, chers Trumpéliens, moi aussi j’aime l’amour, les yeux bleus de Bradley Cooper et les gros diamants, mais qu’est-ce que vous ne comprenez pas dans les lettres: A-C-T-E-U-R-S ?

 

La honte

«Tu dois avoir hâte de retourner chez toi et de retrouver un pays normal.»

C’est ce que m’a lancé mon ami Mark mardi dernier.

Ça m’a fait de la peine pour lui.

Le concept de pays, de patrie, peut engendrer une foule d’émotions: la fierté, l’appartenance, le réconfort, la familiarité, mais aussi, plus souvent peut-être, l’irritation, la frustration, l’incrédulité, le découragement.

Or j’entends de plus en plus percer dans les conversations des Trumpéliens la plus sale et la plus morbide des émotions: la honte.

Alors que les Américains ont toujours cultivé effrontément et quasi naïvement leur image de conquérants, d’impérialistes, de champions, de gagnants, certains ne savent que trop bien à présent qu’ils sont devenus la risée du monde entier. Ou pire, que le monde entier les méprise.

Trump leur a remis en pleine face toutes leurs faiblesses et ils ne peuvent plus se les dissimuler.

Du coup, comme disent les Français, ils perçoivent le Canada comme un pays où l’on prend soin des gens, où persiste un semblant d’honneur en politique, où la justice est juste pour toutes les races, où la démocratie opère, où l’on ne massacre pas les gens dans les écoles, les discothèques et les centres commerciaux et, surtout, où l’on peut défaire un gouvernement incompétent et corrompu. Malgré nos tendances «socialistes»…

L’herbe est toujours plus verte de l’autre côté de la frontière, évidemment, et tout est relatif.

N’empêche, ce sont à présent les Amaricains qui s’elvisgrattonisent.

E.Gratton

 

L’envie

Donald Trump veut le prix Nobel de la paix. Comme l’enfant gâté qui veut tout et tout de suite, comme les dictateurs pourris qu’il admire et cajole. Pourquoi?

Parce qu’il envie Barack Obama, quin.

Ce n’est pas moi qui fais de la psychologie de Walmart c’est Rolling Stone: https://www.rollingstone.com/politics/politics-news/trump-wants-nobel-prize-795962/

C’est simpliste, mais c’est ça qui est ça, c’est évident.

Dans son édition de dimanche dernier, le New York Times rappelait que Trump a récemment affirmé dans un de ses tweets que la menace nucléaire nord-coréenne n’existait plus. Il a plus tard révélé que Kim lui avait envoyé de «belles lettres» et que les deux étaient «tombés en amour».

Avec Lady GaGa et Donald Trump, c’est l’amour qui mène le monde.

Sha-la-la-la-low.

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Talking Heads

Cette semaine, retrouvez Luc Bédard qui fait écho à mon dernier texte. Don’t miss it.


Roméo est sans doute le chien le plus bilingue, le plus informé et le plus anti-Trump du quartier. Dès que je le laisse seul à la maison, j’allume la tivi pour lui donner l’illusion d’une présence humaine. Et, pendant toute la durée de mon absence, il regarde – ou du moins entend – Anderson Cooper et ses acolytes analyser chaque hoquet, chaque iota, chaque crotte de nez de la politique américaine. Vous ne pensiez tout de même pas que j’allais exposer mon chien aux délires de Sean Hannity à Fox News, quand même?

La job la plus plate au monde doit être celle de caméraman à CNN. À l’exception de quelques heures de reportage, en effet, cette chaîne d’information diffuse seulement des émissions de talking heads. Autrement dit, une bande d’analystes sont alignés en rang d’oignons derrière un genre de comptoir et débitent en tentant d’être plus smattes que les autres des chapelets d’arguments, de démonstrations et d’hypothèses. Avec son regard d’aigle et sa chevelure argentée, Anderson Cooper mène le bal en cachant mal ses propres positions. On ne peut même pas parler de jupon qui dépasse. CNN est franchement, carrément et publiquement campé du côté démocrate, et je plains les quelques commentateurs républicains qui possèdent assez de feu sacré pour participer à ces panels en sachant pertinemment qu’ils ne sont invités que pour créer un simulacre d’objectivité.

Cooper

Anderson ne perd jamais son focus. C’est une machine. Il n’est jamais pris au dépourvu. Il se rappelle toutes les dates et tous les noms. Il a toujours une question pour recrinquer ses invités quand leur taux sanguin d’adrénaline commence à se stabiliser.

(Que se passe-t-il sous le comptoir du studio? Est-ce Bernard Derome ou Stéphan Bureau qui avouait porter des shorts et des ronignechoux pendant qu’il lisait le bulletin de nouvelles? Jean-Luc Mongrain m’a déjà raconté qu’il avait animé son émission pendant des années avec un berger allemand de cent livres sagement couché sous le comptoir. J’ai des images beaucoup plus surréalistes dans ma tête.)

Toute la journée, ça parle, ça parle. Ça s’estine, comme disait ma belle-mère. Les hommes portent des costards sombres et des chemises au col parfaitement empesé. Les femmes arborent des brushings impeccables et des tenues sobres aux couleurs unies. Tous enchaînent leurs idées avec une aisance déconcertante. Tous possèdent un vocabulaire précis et descriptif. Et tous ont des o-pi-nions.

Un océan d’opinions

Pour ne citer que trois quotidiens, La Presse+ compte 7 chroniqueurs, le Journal de Montréal, 10 et Le Devoir, 5. Et je n’additionne pas les blogueurs affiliés à chacun de ces journaux. La radio, la tivi, la presse écrite, Internet, tous les médias croulent sous le poids des opinions de tout un chacun, du dalaï-lama à mon vétérinaire, des antivax aux producteurs de canneberges, des zoroastriens aux éleveurs d’autruches. Tout le monde a un point de vue à promouvoir, une cause à défendre, QUELQUE CHOSE À DIRE.

Un de mes collègues blogueurs que je courtise sans vergogne depuis des mois pour qu’il signe un texte sur cet écran a éloquemment décrit l’angoisse du blogueur solitaire:

https://leretourduflyingbum.com/category/opinion-nion-nion/

Tout ça pour vous dire que maintenant que j’ai l’âge de donner des conseils et qu’on m’en demande de plus en plus, j’en ai de moins en moins à offrir. J’ai si souvent envie de hurler «Vos yeules» que je tourne ma langue sale sept fois dans la mienne avant de l’ouvrir.

Moi qui avais jusqu’à récemment des opinions sur tout et sur rien, moi qui me faisais fort de les énoncer à tout venant, je me retrouve de plus en plus souvent à admettre des flottements, des indécisions, des hésitations. Il y a désormais des questions sur lesquelles je n’arrive pas à me forger d’opinion tranchée. Ai-je besoin de plus d’information et de données? Ai-je besoin de laisser passer un peu de temps et de voir comment les choses vont évoluer? Ai-je besoin de connaître l’opinion de plus brillant que moi?  Heu… peut-être. Vous voulez des exemples? Je ne sais pas (encore) que penser des maternelles quatre ans, des répercussions du militantisme transgenre sur le féminisme, et, tenez-vous bien, du tabarouette de voile islamique.

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Vous en voulez d’autres? L’alimentation intuitive pour les adultes et les nourrissons, la stabilité mentale de Céline, le code vestimentaire à l’Assemblée nationale sont des questions qui ne me comptent encore ni parmi leurs détracteurs ni parmi leurs défenseurs.

Je m’inquiète un peu, tout de même. Est-ce de la sagesse ou de la paresse? Ce détachement sera-t-il progressif? Suis-je en train de renoncer aux préoccupations terrestres à mesure que je chemine vers la porte du ciel? Où cela va-t-il me mener? Suis-je rendue à la porte du ciel sans le savoir? (Dites-le-moi, quelqu’un, afin d’éviter que je me présente devant saint Pierre pas de fond de teint, pas de partiel et pas de brassière.) Se pourrait-il que j’en arrive un jour à trouver Maxime Bernier pas nono, Donald Trump respectable et le film Roma intéressant?

Avec qui mes beaux-frères vont-ils s’estiner dorénavant? Vais-je bientôt me confondre avec les fleurs du papier peint dans les soirées où l’on s’attend des invités qu’ils soient des têtes bien faites et non juste des parasites qui se contentent de boire le grand cru sans alimenter la conversation? Puis-je envisager une nouvelle carrière en qualité de psy (voir le texte de Luc Bédard plus bas)?

Je n’ai pas (encore) d’opinion.

 

Le mot de la pas fine

Pour l’Oscar du meilleur accessoire, l’Academy songe à couronner ex-aequo les palettes et les touffes de dessous-de-bras que porte Rami Malek pour personnifier Freddie Mercury dans Bohemian Rhapsody.

 


What did you do? Oh yeah! ou l’art de ne pas être compris quand on ne comprend rien

Luc Bédard

La semaine dernière, une blogueuse de ma connaissance se plaignait de sa difficulté de parler un anglais fluide dans ses pérégrinations aux États. Je me suis dit craïsse (le bon vieux juron «crisse» en anglais), c’est pas un blogue, son affaire, c’est une blague! Elle y proposait par ailleurs, comme solution, d’écouter au lieu de parler. Tu parles!

Voulez-vous quelqu’un qui en a un vrai, de problème? Moi. Comme pas mal de Québécois de ma génération, je ne parle ni ne comprends, la plupart du temps, l’anglais, surtout celui qui semble se parler avec pas de consonnes tel que je l’entends lors de mes brefs séjours dans le sud des States. Excuse me, mais on ne peut pas être et avoir été (je n’ai jamais compris le sens de cette expression, mais je la trouve jolie). Dans mon Trois-Rivières natal,  des anglophones, y en n’avait juste pas, ou ils étaient grands boss d’une des usines de textile ou de papier ou whatever, et anyway, ne nous parlaient pas.

J’ai bien essayé d’apprendre cette langue grâce à un stage de 42 ans à Montréal. Ce fut peine perdue. Lors des spectacles de Leonard Cohen où il alternait réflexions hyper songées et perles d’humour subtil dans la langue de Westmount, tout le public semblait comprendre sauf moi, qui réagissais systématiquement à contresens, m’esclaffant tout seul quand les autres pleuraient et tentant encore de comprendre quand ils se tordaient d’un rire parfaitement bilingue.

J’ai donc fini, comme mon amie blogueuse et blagueuse, par trouver moi aussi une solution, pas la même qu’elle évidemment: le mimétisme. C’est en fait assez simple, il suffit d’y aller, lors d’un échange avec un partenaire de golf, une réceptionniste d’hôtel, une voisine, whatever again, d’un sourire approbateur accompagné d’une ou deux locutions tout terrain, genre well, yeah, fine (faïne), et ainsi de suite. Les gens, surtout les Américains, n’attendant que l’approbation d’un entourage dont ils se craïssent par ailleurs, s’en satisferont la plupart du temps.

Vous me direz que c’est là un expédient bien facile et même un peu malhonnête. C’est vrai, mais même en partageant la même langue, les échanges sociaux se résument étonnamment souvent à ces marchés de dupes où chacun croit que l’autre l’écoute. Il y a, après tout, des générations entières de psychothérapeutes d’orientation dite humaniste qui ont fort honnêtement gagné leur vie en se limitant à répéter, on appelle ça «reformuler», les jérémiades de leurs patients, qui se sont sentis si compris! Et l’on ne parle pas des psychanalystes dont l’un des plus célèbres a déjà avoué en toute simplicité qu’il lui était arrivé souvent de dormir pendant les séances. Bon, on les comprendra: pour analyser des rêves, dormir est sans doute l’état de conscience le plus synchrone.

Bien sûr, me direz-vous, le mimétisme a ses limites. Il est effectivement peu recommandé d’approuver du chef et d’un yeah le cri de détresse d’un partenaire de golf qui vient de rater un coup et braille un «Oh, how stupid of me!» Dans ces cas, il ne sera pas inutile de tenir compte de ce que les filles appellent, je crois, les émotions, traduisibles semble-t-il par ce que l’on appelle le non-verbal. Il convient en effet de tenir compte du ton, du langage corporel qui comme le pape parle toutes les langues, et du regard. Pas plus con qu’un autre, j’ai appris, avec le temps, à adapter mon mimétisme personnel à toutes les variantes émotionnelles anglaises ou plus si affinités. On sait vivre, même à Trois-Rivières.

Bye.

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